gruyeresuisse

08/10/2019

Marges de figurations et d'interprétations - Sophie Bouvier Ausländer

Bouvier Auslander.jpgSophie Bouvier Ausländer, "Words, Works, Worlds", Galerie Heinzer-Reszler, Lausanne, du 18 octobre au 28 novembre 2019

Sophie Bouvier continue à explorer des territoires inconnus ou peu abordés dans un travail radical qui s'impose peu à peu sur la scène internationale. Ses images sont autant d'énigmes. Elles utilisent tout support et surface là où le pillow-book lui même est revisité selon un humour particulier. Si bien que chez elle le dérisoire peut jointoyer une sorte de sublime mais loin d'une vision marmoréenne de l'art.

 

Bouvier Auslander 2.jpgIgnorant la demande de visas plastiques elle ose divers types de motifs et de causes pour parvenir à ses buts. D'où la présence d'interstices et d'intermittences au besoin phrastiques dans ce qui tient d'état des lieux et d'un work in progress. Rien n'a lieu que le lieu d'étal de modulations. Renelle, l'artiste se fait au besoin un sang d'encre mais n'en laisse rien paraître. Tout reste de la suggestion qui pour le regardeur devient objet d'interprétation.

 

Bouvier Aus.jpgLa Lausannoise parvient à autonomiser le langage plastique afin de convoquer le "voyeur". Mais il n'existe pas chez elle de dominant ou de dominé, de sujet ou objet. Emerge une forme de matérialisme et d'éthique capable de déchirer des visions fausses qui oblitèrent la complexité de l'image. La créatrice évacue les formes simplement décoratives. Chez elle les invitations sensorielles sont d'une autre puissance. Elles sortent de l'hypocrisie d'une esthétique admise et matérialisent aussi des régions de "franchises" (à tous les sens du terme).

 

Jean-Paul Gavard-Perret

07/10/2019

Philippe Battaglia : faire barrage.

Battaglia.jpgPhilippe Battaglia, "La robe de béton", Edition Gore des Alpes, Lausanne, 104 p., 2019.

"Le Gore des Alpes, c’est de l’horreur, du macabre, du funeste. C’est le verso de la carte postale idyllique que tu envoies à tes grands-parents quand tu pars en vacances. Le Gore des Alpes, c’est aussi du sexe, douleur et plaisir, fluides corporels mélangés. Le Gore des Alpes, c’est de l’humour" écrit Battaglia pour présenter son livre et ses éditions. Mais pas n'importe lequel : celui d'un mauvais genre, noir et lucide. 

 

Battaglia 3.pngSe retrouve dans ce livre le quotidien des ouvriers constructeurs  des barrage ( ici de la Grande Dixence) , monde méconnu et qui a aujourd'hui disparu. Un néo-réalisme évoque les conditions de vie effroyables des immigrés. Ils travaillaient là dans la boue, le froid et les accidents, la perte des amis et la frustration sexuelle. Battaglia crée un regard sans le moindre romantisme sur le traitement réservé aux victimes qui ont créé l'or blanc de l'arc alpin  et ceux qui le détruisent à leur profit : «Dès que quelque chose de pourri se met en place, on peut être certain que l’Asticot ne sera pas loin.»

 

Battaglia 2.jpgExiste  un hommage à la pulp fiction des années 50. L'auteur en reprend les codes et l'imagerie. Bref il faut que ça suinte. Et par tous les trous. Même ceux qu'on ajoute par couteaux ou outils. Il y a là aussi  des références aux monstres du passé comme à ceux d'aujourd'hui. Les tranches de vie sont à vif en un tel bain d'encre glacé et brûlant.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

06/10/2019

Jeux de voiles : Marja-leena Sillanpää

Silanpaa.jpgMarja-leena Sillanpää, "From air to flames, Librairie Humus, Lausanne,17, 18, 19 octobre 2019.

 

L'artiste et écrivaine finnoise Marja-leena vit et travaille à Stockholm. Son exposition à Lausanne est un jeu d'ombres et de lumières à travers le drapé. Un passé est remonté avec des fragments incomplets, des éléments trouvés et repris. Le tout sous des parties musicales qui répondent à la même esthétique du fragment. Existent divers effets de rideaux dont l'artiste tire les ficelles. La vie apparaît abstraite (par la musique) et fantomatique (par les images).

silanpaa 2.pngL’œuvre n’a en aucun cas pour but de faire lever du fantasme. Ce dernier au mieux doit s'envisager et se «dévisager» (si l’on peut dire…) en un processus de réflexion et non de pulsion. L’œuvre porte la lumière et l'ombre, l'intelligence et l'instinct, l'image et le son. Surgit paradoxalement ce qui dépasse le pur corporel, qui dépasse aussi les langages en tant qu'outil de communication. Les agrégats et la stratégie esthétiques renvoient à la métaphore agissante et obsédante de l'existence là où tout échappe au réel pour un autre inachèvement. Mais pas forcément transcendental.

Jean-Paul Gavard-Perret