gruyeresuisse

22/11/2020

Nicole Chuard : saisir le temps

Chuard.jpgDans l'immense corpus des photographies de Nicole Chuard  - construit par rencontres, amitiés électives et sensations face au paysage - existe une circulation par association et télescopage où se concentre émotions et pensées. Le courant des images d'un tel travail photographique est alimenté  aussi bien en argentique qu’en numérique. Des vieux clichés retrouvés dans une maison familiale se mêlent habilement à des images du présent dans son livre "Au grand chemin".

Chuard 3.jpgDes souvenirs d’enfance rappellent à la créatrice qu'elle a toujours aimé jouer avec les images et son travail revient à créer son propre puzzle de mémoire. Existe une avancée en des portraits noir et blanc et couleur d’écrivains, de musiciens, de chercheurs ou de professeurs d’université comme dans les impressions solaires et cyanotypes qui se multiplient au fil des ans. Le tout dans une marche et des transferts d’images instantanés qui s’inspirent de la nature en toute simplicité.

Chuard 2.jpgLa créatrice poursuit sa quête sans qu'il n'y ait jamais de termes. Des séries  et fragments  couturés à une pensée ont pour objectif de donner jour en différents temps et teints dans un travail in progress. Nicole Chuard reste en connexion avec les êtres et les paysages dans ce qui représente sans doute par effet miroir une longue descente en elle. Elle sait mettre en scène mais aussi attendre qu'un imprévisible tourbillon - même au sein des portraits fixes - permette à une sorte d'apnée de suivre son cours.

Jean-Paul Gavard-Perret

http://www.nicolechuard.ch/

20/11/2020

Hélène Becquelin : No future et après

Bacquelin.jpgHélène Becquelin, "1979", Editions Antipodes, Lausanne, 2020, 159 pages, 22€

Graphiste et illustratrice suisse, originaire du Valais, Hélène Becquelin vit et travaille à Lausanne. Après y avoir obtenu son diplôme de graphiste à l'Ecole d'Art, elle a pratiqué son métier plusieurs années dans diverses agences de publicité. Puis elle est devenue graphiste et illustratrice indépendante. Elle a réalisé cartes de vœux, faire-part, dessins de presse, affiches et flyers pour plusieurs musées.  Son blog "BD Angry Mum", lui a permis de se remettre à la bande dessinée.

Becquelin 2.jpgDans "Adieu les enfants" et en 2 tomes elle a évoqué précédemment ses souvenirs d’enfance autour d’anecdotes tirées de sa vie de famille puis dans ses relations avec les copains d’école et du voisinage, les pique-niques en famille, ses vacances, les diverses processions religieuses qui rythmaient l’année dans sa petite ville du Bas-Valais. Le tout avec tendresse et humour dans un style qui chevauche roman graphique et bande dessinée.

 

Becquelin.pngCe nouvel ouvrage lui permet de quitter l'enfance pour évoquer son adolescence. Il devient plus piquant que les deux autres. Nous sommes à la fin des 70'. Hélène Becquelin se dépeint comme une solitaire décalée par rapport à son entourage. Le punk va soudain bouleverser sa vie : c'est le début de voyages qui vont lui "sauver" la vie. Son livre donne une approche féminine, féministe et distanciée des horizons  du milieu rock en Suisse romande de telles années. Lausanne est en effervescence et n'a rien à envier aux autres cités d'Europe. Et ce sous le regard faussement naïf d'une campagnarde qui soudain rejoint la grande ville. Elle y découvre le Sapri Shop, le Centre autonome et une certaine Dolce vita façon "No future" mais qui donne bien des raisons d'espérer. Et si des noeuds s'enmêlent c'est pour mieux rompre l'existant compact.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/11/2020

Féebrile fait braise

FeeB.jpgFéebrile (aka Isabelle Royet-Journoud) est basée à Belfort. La photographe (et auteure) est une maîtresse dans le self-portrait, l'érotisme et aussi les jeux de masques. Ses polaroids possèdent une qualité exceptionnelle. Ses fantasmagories aussi. Ils et elles épousent les traces du corps là où la figure contient son genre - mais pas seulement. Celle-ci peut changer d'âge ou se dédoubler ce qui n'empêche pas l'élévation voire une consonnance romantique des plus inattendues là où le plus commun peut s'ouvrir à la célébration mentale mais où le corps ne fait pas que pointer.

Feb 2.jpgL'artiste introduit juste ce qu'il faut de trouble apparemment sans rien déranger. Mais la photographie prend une dimension imprévisible. Il est vrai que la créatrice connaît bien le corps des femmes et leur histoire. D'où ses visions et ses histoires qui demandent du temps et de l'attention. Les images  brouillent toute structure du discours sur l'apparence et la nudité par des enjambements et ruptures visuelles et selon une expérience du temps, de l'espace. Il atteint une théâtralisation d'un sens à peine formulable et va, pour reprendre un autre Royet-Journoud (Claude), «jusqu'au bout du littéral».

Féeb.jpgInventant sa propre grammaire visuelle Féebrile montre ce qui sourd et rarement ne fait surface au sein d’un univers tour à tour, proche et lointain. Il s'agit d'inventer le regard, de glisser à la surface des corps là où le masque ne sert pas de leurre mais de vérité, sans rien expliquer ou revendiquer à travers la cloison fragile et transparente du réel. Pour inventer ce regard il s’agit d’atteindre le fond du visible en brouillant toute structure et bien des cartes du tendre.

Jean-Paul Gavard-Perret

La fille avec le prénom commun / Ed. Furtives, Besançon, 2020, 3 E.