gruyeresuisse

26/10/2021

Jérôme Hentsch et  David Malek : résistance

Hentsch.jpgJérôme Hentsch et  David Malek,  "Countermeasures", Galerie Joy de Rouvre, Genève, du 6 décembre au 19 décembre 2021.
 
Une « countermeasure » est un moyen de défense en réponse à une attaque.  C'est par exemple le cas lorsqu'un avion de chasse envoie de la limaille de fer enflammée pour leurrer le tir d’un missile  ou encore lorsqu'un sous-marin envoie une bouée sonore pour tromper l’ennemi sur sa position. Mais de tels leurres existent dans tous les domaines. Entre autres, dans la période que nous traversons. Les "countermeasures"ont proliféré pour combattre la pandémie dans notre quotidien jusqu'à parfois  paraître absurdes : souvenons-nous des lignes d’adhésif collées au sol ou la fermeture des musées alors que sont restées ouvertes les grandes surfaces commerciales.
 
Hentsch 2.jpgDavid Malek  a réalisé sa série "Octagons" afin de figurer ce qu’il perçut de cette période : la répétition d’une même d’une même forme octogonale à travers plusieurs formats pouvant suggérer la prolifération, mais également le virus représentés par des formes polygonales (propres au Covid) débarrassées de couleur et de même forme.
 
Hentsch 3.jpgJérôme Hentsch poursuit une recherche inspirée par une ethnographie qui s’intéresse à la réciprocité entre sorcellerie et contre-sorcellerie sous forme de masques protecteurs. L'ensemble débouche sur de grands tableaux perçus comme une mesure de protection contre des forces invisibles. Deux sculptures, « témoins » de bronze issus sont quant à eux de l’agrandissement  d’un "témoin de chambre vide". Cet outil permet de signaler si une arme est chargée ou non mais ici il se retourne par leur démesure contre l'arme elle-même. Non sans rappeler un incident mortel très récent.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

02/10/2021

Surveiller et Performer : l'Europe de l'Est en a-parte

Mamco 3.jpgCette exposition  rassemble des œuvres de « l’Europe centrale » : Tchéquie, Hongrie, Pologne, Serbie et Croatie. Réalisées entre 1969 et 1979, en pleine guerre froide et juste à avant la destruction du mur de Berlin. A la fin des années 1960 est marquée, dans le monde entier, par une contestation des institutions. Dans les régimes communistes et socialistes, ce vent de protestation a dû faire face à des jeux complexes de tensions et de détentes. Des formes expérimentales de l’art en Europe centrale les dénoncent.
 
Mamco.jpgLes artistes présentés ont  recours au photomontage, au détournement ou au doublage pour subvertir la rhétorique de la propagande officielle (Orshi Drozdik, Ewa Partum, Tamás St. Auby, Tibor Hajas, Natalia LL ou Sanja Ivekovic). Dans un contexte de surveillance généralisée de la vie privée et de l’espace public, les artistes conjuguent l’intime et le social de manière singulière. Tomislav Gotovac par exemple s’expose dans son intimité la plus crue, tandis que Sanja Ivekovic rend compte de ses sensations en observant depuis son balcon un défilé officiel.
 
Mamco 2.jpgDans des sociétés qui ont connu des appareils sécuritaires plus ou moins oppressants, les artistes ont dessiné des stratégies subtiles qui malmènent l’unité de l’information et ils ont exploré les multiples disjonctions de l’image, du texte et du son.  En parallèle avec celle de Tony Conrad, cette exposition poursuit la volonté d’internationalisation du programme du MAMCO, en proposant une approche de l’art et des formes qui ne se limitent pas aux canons les plus connus. Dans cette exposition, si  le contexte était différent de celui de l’Ouest - l’absence de marché de l’art, l’absence d’un tissu institutionnel artistique et l’omnipotence de l’Etat -, resta néanmoins  l’existence d’une communauté d’artistes centre-européens, européens et américains ayant à cœur d’élaborer une critique institutionnelle par l’indexation des mécanismes autoritaires. Elle perdure aujourd'hui  non sans reprendre certains artefacts de cette époque révolue. Enfin presque...
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Surveiller et Performer, MAMCO Genève, du 6 otobre 2021 au 30 janvier 2022.

27/08/2021

Mémoire et dystopie : Jacqueline Merville

Merville 2.jpgComplexe et dense ce grand (quoique court) roman est grevé de terribles événements tels que la terreur de la Shoah ou encore du tsunami que l'auteure avait relaté déja dans "The Black Sunday (des femmes-Antoinette Fouque, 2005). Mais il y plus car le livre nous ramène au présent.
 
 
Merville.jpgSans apparaître stricto-sensu  la pandémie du Covid-19 rampe  au moment où la rêveuse et "survivante" finit par se réveiller. Son songe reste d'une actualité percutante au moment où bien des questions demeurent : "J’ignore ce qu’est devenu le monde dont je me souviens." Mais d'ajouter aussitôt : "De ma mémoire je me méfie aussi. Est-ce bien la mienne ?". Pour le savoir - écrit-elle - "Il faudrait que je puisse parler avec celles et ceux qui n’ont pas eu la tête lessivée. Alors je saurais que le monde dont je me souviens est réellement le monde".
 
Merville 3.jpgDes questions demeurent et occupent la narratrice à chaque pas et courent sur le clavier.  Le roman ne cesse d'interroger d'autant que l'artiste se plaît à brouiller les pistes. Non par perversité mais pour renvoyer le monde à sa confusion et son chaos là où l'auteure pousse plus loin la sidération, le courage des femmes et en ouvrant la porte en dernière page à une sorte de sortie peut-être commisérative.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Jacqueline Merville, "Le Courage des rêveuses", Editions des femmes - Antoinette Fouque, Paris, 2021, 96 p., 10 E.. Parution le 14 octobre 2021.