gruyeresuisse

12/08/2020

Monika Herceg en route ou les sarments de résistance

Herceg.pngFace au carcan de la guerre, la mort et l'exil, Monika Herceg fait monter son écriture pour éventrer le vide peuplés d'abcès morbides. Elle invente des angles aigus pour en venir à bout. Face à tout ce qui "l'obstacle", elle redevient sujet sans s'arrimer à ses blessures ou aux superstitions.

Sa tête (bien faite) n'est pas un bilboquet qui perd sa boule même si elle connut dans son enfance les spasmes de la peur au fond de ses entrailles. La présence du deuil est là, mais l'auteure ne pleure pas, elle s'acharne, refuse les agonies du passé.

Herceg 2.pngLa poésie devient un mouvement entre imaginaire et réalité. L'auteure y introduit la poussière de lucioles pour parcourir la houle des veines et briser les lignes de vie qui ne sont que de mort. Le texte devient une conquête face aux mixtures des noirceurs d'une époque qui - sous une autre forme - peut revenir encore.

Jean-Paul Gavard-Perret

Monika Herceg, "Ciel sous tension", traduit du croate par Martina Kramer, L'Ollave, 2019, 82 pages, 15€..

09/08/2020

Nécessaires manipulations des images : Keren Cytter

Cytter.jpgL'artiste américaine née à Tel-Aviv Keren Cytter est vidéaste et performeuse de premier plan. Elle a créé entre autres des narrations à travers plus de 60 films en ces dix dernières années. Sa reconnaissance internationale passe aussi par ses dessins et photographies. Elle est enfin une écrivaine  caustique auteure de trois romans (en particulier "The Seven Most Exciting Hours of Mr. Trier’s Life in Twenty-Four Chapters", de poème, d'un journal intime ( "White Diaries).

Cytter 2.jpgPour Keren Cytter la femme demeure implicitement considérée par une idéologie machiste telle une copule sans sujet, ni attribut (sinon celui de ses formes qu'elles doit offrir à son alter si peu égal et qui la soumet à ses quatre volontés), un corps compulsif en perte de pensée, une tête semblable à un bilboquet et à la merci des cerveaux "malins" (qu'elle fait néanmoins disjoncter). L'artiste s'élève contre une conception du "néant de l'être féminin fait de spasmes, d'entailles ou blessures". Dans ce but elle renverse les codes autant esthétiques que politiques.

Cytter 3.jpgToute une réalité sociale est là dans un travail expérimental. Il met à mal les habituelles visions ou histoires là où existent des clins d'oeil ou rappel des univers d'Alfred Hitchcock, John Cassavetes, Roman Polanski, Tennessee Williams et Samuel Beckett. Rien de linéaire ou de chronologique dans ses montages et montrages expérimentaux. Et ce afin de casser les schémas classiques d'interprétation là où se mêlent des éléments autobiographiques à une imagination des plus fertiles. Les personnages sont imbriqués dans des situations compliquées afin de souligner différents types d'aliénations dont la femme subit les conséquence. Cytter fait s’épancher des possibles à l’illimité vertige de la provocation toujours habilement programmée. Cythère n'est plus ici.

Jean-Paul Gavard-Perret

Keren Cytter, Noga Gallery, Tel-Aviv, été 2020.

07/08/2020

Jana Černá : Ouille !

$.pngC'est par l'intermédiaire du blog de Barbara polla que j'ai découvert ce livre dont la galeriste (entre autres) était d’abord tombée amoureuse par amour du titre. Il est en fait les premiers vers d'un poème de Jana Černá : "Pas dans le cul aujourd’hui / j’ai mal / et puis j’aimerais d’abord discuter un peu avec toi (...) On peut supposer / que ce soit suffisant / pour baiser en direction de la stratosphère". Mais ici à la poésie "pure" fait place une lettre ( à son amant Egon Bondy). Elle lie la littérature à la philopophie, au sexe (c'est souvent incompatible chez les rationnalistes hegelien et kantien) et donc à la vie. Et ce au moment où l'auteure écrit d'abord et aussi "est-ce que je ne peux pas me coucher sur toi dans la jubilation d’une tendresse presque asexuée" sans que cela suffise à une telle femme en avance sur son temps par sa vie et son langage.

Cerna.jpgCelle qui pratique comme Barbara Polla et Jean-Jacques Rousseau la promenade solitaire défend ici, dans une sorte de manifeste féministe, le désir des femme et leur liberté. Son livre nous permet de comprendre comment elle juge le travail des mâles (l'amant en premier) et comment elle-même pratique ses différents niveaux d'écriture (logos et poésie, journalisme et littérature). Mais elle instaure entre eux deux une différence implicite où se trahit une sorte de sous évaluation de son propre travail par rapport à celui de l'homme et donc de son identité en propre.

Cerna 2.jpgLe passage le plus intéressant et érotique du livre est constitué par les pages miroirs consacrées aux lettres de Joyce à Nora qui furent longtemps cachées avant que Tel Quel ne les publie et qu'elles soient reprises dans La Pléiade. Le « Pourquoi n’es-tu pas là ? » de Joyce est repris en boucle pour rythmer le texte de l'auteure au moment où Egon Bondy s'absente : « Espérons pouvoir être bientôt ensemble, parce que le fait que tu végètes sous le toit conjugal ne sert vraiment à rien qu’à chatouiller ton sens des responsabilités – » précise-t-elle non sans ironie

Cerna 3.jpgJana Černá cependant fait là abstraction de ses propres possibilités de délices. Demeure - en dépit des détails subséquents - avant tout la frustration. Manque aussi ce que Barbara Polla souligne la "vraie" question : « Pourquoi est-ce que je ne peux pas baiser avec toi ? ». Demeure malgré tout une grande part d’espoir et de grâce. Mais Jana Černá laisse sur notre faim lorsqu'elle écrit « Si je ne voulais pas écrire entre autres pour subvenir à mes besoins, je me mettrais à rédiger ces mémoires… ». Nous ne les connaîtrons pas. Ce qui empêche de connaître la vraie "chambre" intime de l'auteure où se distingueraient la pose de l'abandon et ce qui aurait permis de vivre pour et non par l’écriture.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jana Černá, "Pas dans le cul aujourd’hui", Préface d'Anna Rizzello, Contre Allée, Lille.

La première photo est tirée de blog suisse de Barbara Polla.