gruyeresuisse

14/07/2021

Virginie Rebetez, exhumations

Rebetez 3.jpgVirginie Rebetez, "Avalon's speech" - tirage limitée // Images dormantes.
 
Il arrive que lors de la création d'une série certaines images doivent être écartées "non pas par manque de qualité mais pour cause de cohérence ou de rythme dans l'editing final" écrit Virginie Rebetez. Elle édite aujourd'hui ses abandonnées plus que laissées pour compte  durant la création de sa série "Under Cover", en Afrique du Sud, lors de sa résidence d'artiste Pro Helvetia, en 2013.
 
Rebetez.jpgLa photographe était allée dans le plus grand cimetière de Soweto pour s'intéresser aux pierres tombales recouvertes de différents matériaux, cachant ainsi l’identité du défunt.  Chez certain Sud Africains noirs traditionnellement, le revêtement des pierres tombales s’inscrit dans un rituel funéraire contenant plusieurs cérémonies. Au moment de la mise en place de la pierre tombale, la famille la recouvre immédiatement avec divers matériaux. Elle restera ainsi jusqu’à l’importante "cérémonie du dévoilement". Cette période d’entre-deux peut s’étendre  de quelques semaines à quelques années. Cette célébration est non plus en mémoire du défunt mais en  l’honneur de sa vie après la mort.
 
Rebetez2.jpgL'artiste a décontextualisé, ces pierres tombales. Elles deviennent des sculptures, des personnages silencieux en attente de leur dévoilement. De telles images reprennent de la sorte "Out of the blue"  un projet plus conceptuel. Mais ici en depit du cimetière le projet est moins tragique. L’image photographique atteint ici une autre limite dans la recherche du tangible et du matériel. D’où la création d’un puzzle optique funéraire particulier avec ses fantômes de pierre, de fer et de feu.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

20/09/2014

Défense et illustration de l'architecture des Alpes

 

 

 

 

Dreamland bon.jpgL’architecture alpine reste un cas particulier dans l’histoire de cet art. Sans cesse elle interroge - plus qu’ailleurs - la place et la fonction de la construction sur le paysage. Le dispositif scénique que l’architecture introduit dans la montagne est un moyen de mettre de l’ordre  dans un monde où elle pouvait faire figure de désordre ovniesque. Mais si dans cet art (comme dans les autres) « l’ennemi, c’est l’intention » les architectes qui se sont frottés à la gageure des sommets ont su éliminer l’intention pour laisser sur les rochers des œuvres incontestables : de Marcel Breuer et Lois Welzenbacher, de  Perriand, Regairaz et Taillefer. En parcourant les œuvres majeures réunies ici l’auteure casse une idée reçue. A savoir celle que l’architecture de montagne serait un objet de mascarade et de falsification de l'identité alpestre. A l’inverse dans ses éclats diffractés cette architecture a revitalisé le paysage et a même révélé son règne énigmatique. Les "occurrences" ouvertes envisagent plus qu’elles « dévisagent » le paysage.

 

 

 

Dreamland 2.pngDe la réflexion à l’expérimentation le livre propose une trajectoire historique savante et simple, sinueuse et directe. L’auteure y « circule » de manière décidée et y  affirme un sens du rapprochement et du dépassement. Elle combine - comme les architectes qu’elles évoquent - métaphores, expérimentations rigoureuses, respirations poétiques et parfois traditionnelles (ou presque). La Suisse, l’Autriche, la France et l’Italie sont le champ géographique de cette quête concertée et faussement vagabonde. Le chemin peut se perdre, se retourner sur lui-même et s’enfoncer dans l’épaisseur de tentatives audacieuses et qui parurent à l’origine des énigmes. Abondamment illustré le livre offre (à l’image de l’exposition itinérante qui l’accompagne) toute l’ampleur des investigations et un haut degré de décentrement de la pensée sur l’image fausse portée sur l’architecture de montagne et ceux qui l’ont créés. Surgit non un patchwork mais un acte de foi en acte. Celui d’architectes capables d’inventer des œuvres d’exception pour renchérir les féeries glacées. Il faut donc savoir contempler ces œuvres formellement accomplies  d’où  surgissent parfois des percées d'une vision néo-futuriste. Il faut aussi les comprendre comme un appel intense à une traversée des cimes. Elles offrent un profil particulier à la montagne et à sa pureté.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Suzanne Stacher, « Dreamland Alps », ensa-v, Versailles, Archiv fur baukunst, Innsbruck, Maison de l’architecture de Savoie, Chambéry, 2014.

 

09/06/2014

Charles-François Duplain : empreintes, limites, temps

 

 

 

 

 

Duplain 1.jpgApparemment simple et minimaliste (dans son genre) l’œuvre de Charles-François Duplain demande une attention particulière car  le risque est grand de passer à côté. Les interventions poussent des portes non sur l'onirisme mais vers une vision quasi « lynchéeenne » des choses. Natif d’Undervelier l’artiste travaille à l’aide d’objets, d’installations, d’empreintes (à la craie par exemple) le concept d’autoportrait traité loin du simple reflet miroir. Celui-là trouve une autre dimension en intégrant le thème du temps, du territoire, de ses limite et des affinités intellectuelles. Au-delà de l’artiste lui-même il renvoie à chacun d’entre nous au sein d’une monumentalisation très particulière puisqu’elle s’appuie plus sur un lieu préexistant que par la création d’un objet plastique : « l’installation » - même si à proprement parler ce n’en est pas vraiment une - devient une critique de l’art et par delà des pouvoirs autant avec sagacité qu’humour radical.

 

 

 

Duplain 2.jpgEn ses « autobiographies pariétales » Duplain retient de la peinture d’abord le mur. Il prend d’abord soin de le recouvrir d’une couche monocolore comme le ferait un artisan. Manière (déjà) de remettre en cause la représentation en prouvant que le travail de base de couverture initiale n’est pas assujetti à un apport qui en serait la plus-value. L’artiste ne cesse de marteler le temps de la manière la plus incisive possible et parfois par de simples tirets comme le font les prisonniers dans une cellule dont l’artiste réinvestit en une de ses « autobiographies » le lieu. Souvent le jeu de la répétition signale une perte mais en laissant le champ libre à tout ce qui pourrait advenir. Dans une perspective postmoderne l'artiste s’empare des éléments du réel pour les décaler à coups d’interventions, de recouvrements ou de  biffures. Un lieu ou d’un objet (simple champignon de sécurité routière par exemple) est arraché à tout effet de décor afin de plonger en un univers à la fois ouvert et fermé qui traverse le temps chronologique. Et si la figuration fait loi, le réalisme est loin. C'est là le piège nécessaire choisi par l'artiste pour nous confronter ce qu'il en est de nous mêmes dans notre rapport au réel et notre propre image. L’autoportrait ne contient rien de narcissique ou de sublimé. Au regardeur de se débrouiller en considérant ce travail de tri et de sélection sans que l’artiste en donne une clé.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Des œuvres de l'artiste (en collaboration avec Philippe Queloz) seront visibles cet été à l'Abbatiale de Bellelay.