gruyeresuisse

11/07/2020

L'imagier "surréaliste" de Thomas Demand

Demand.png"La Carte d'après Nature" a été publié pour accompagner l'exposition dont Thomas Demand fut le curateur au Nouveau Musée National de Monaco. Son titre est tiré d'un magazine créé par Magritte entre 1951 et 1954. Il n'y eut que 14 numéros et chacun contenait une carte postale mettant en vedette des poèmes, des illustrations et des nouvelles. De la même manière Demand a sélectionné des travaux de 18 artistes qui sont reliés entre eux et comme chez le peintre belge de manière un peu dissipée et lâche.

Demand 2.jpgNéanmoins l'ensemble se connecte à deux idées majeures : la nature et le surréalisme à la façon dont Magritte les traita. Demand a choisi des oeuvres d'artistes de différentes générations : Saâdane Afif, Kudjo Affutu, Becky Beasley, Martin Boyce, Tacita Dean, Thomas Demand, Ger Van Elk, Chris Garofalo, Luigi Ghirri, Leon Gimpel, Rodney Graham, Henrik Håkansson, Anne Holtrop, August Kotzsch, René Magritte, Robert Mallet-Stevens, Jan et Joel Martel. Tous proposent leur construction du paysage.

Demand 3.pngL'artiste, avec l'aide de Naomi Misuzaki, reprend ainsi les associations libres de Magritte afin de combiner un large éventail d’œuvres dans une exploration élaborée d'une disjonction  essentielle : entre la représentation de l’art et la représentation elle-même. L'artiste illustre ainsi combien toute saisie de la nature est un similacre comme le prouve entre autre les paysages suisses et italiens de Ghirri ou les papiers sculptés de Demand lui-même. Toutes les images viennent chargées de paradoxes comme s'ils se transmutaient sous leur peau. Quant aux mots - parfois bêtes fatales qui maudissent l'artiste lorsqu'il dort - celui-ci  laissent leurs carcasses sous des couettes. Mais réveillé et même s'il est fatigué il les conduit bien.

Jean-Paul Gavard-Perret

Thomas Demand, "La Carte d'après nature", Mack, Londres, 144 p., 250 E., 2020.

30/06/2020

Chorégraphies plastiques et poétiques de Silvère Jarrosson

Jarrosson.jpgC'est comme si derrière la peau ou  la surface il y avait eu une masse dont Silvère Jarrosson ne retenait que le magma. Parler de sa peinture comme abstraite est une erreur de vue. Sinon pour signifier qu'elle semble s'opposer au figuratif mais tout reste  plus compliqué que cela. Son exploration possède d'autres ambitions et se nourrit de toutes sortes de phénomènes biologiques, physiques et oniriques, grâce auxquelles elle trace sa propre trajectoire.

 

Jarrosson 2.pngAprès un séjour à la Villa Médicis, ainsi qu'à la Collection Lambert en Avignon, l'artiste expose 30 nouvelles oeuvres. Ayant dû renoncer à la danse il trouve un autre moyen de s’exprimer par le corps mais à travers d'autres mouvements. Suite à une master de biologie au Muséum d’histoire naturelle de Paris, Silvère Jarrosson situe délibérément  son oeuvre à la croisée de différentes disciplines artistiques, scientifiques, spirituelles et sensorielles. Jarrosson 3.pngLe travail sériel  permet de développer tout un système de formes convulsives. Certaines imposent des strates  où le cosmique rencontre le tellurique dans des ondoiements qui forment des cortèges de figures en mouvement. Ils tiennent d'une sorte de mentalisation avant que le geste  ne s'emballe là où la spontanéité connaît en prélude un temps de maturation.

 

 

Jarrosson 4.pngL'expérimentation picturale crée la voie de rythmes. Elle semble jouxter le chaos mais tout autant épouser le cosmique protéiforme. Ce qui pourrait sembler à certains confus et inerte reste le contraire : le dynamisme et l'ordre se dégagent de la rationnalité admise. On peut imaginer des mouvements telluriques, des allongements de couches, des suintements de matières en divers accords et désaccords. De la carcasse du réel il ne reste rien sinon une longue montée aux enfers, une descente au centre de la terre ou la plongée dans un univers qui nous dépasse. La danse ne fait que continuer.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Silvère Jarrosson, "Genèses et gestes", Exposition, Vanities Gallery, Paris, juillet 2020). Livre, titre éponyme, Préface de Yoyo Maeght, Edition Marcel, 2020.

22/04/2020

Anna Katharina Scheidegger et les disparitions

Katharina.jpgAnna Katharina Scheidegger née à Sumiswald, a rejoint l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD) de Paris dont elle sort diplômée en 2003. Elle s’y spécialise en vidéo mais interroge tout autant la photographie dans sa relation au temps à travers le geste cinématographique. Ce questionnement trouve sa formule également à travers des installations interactives ou la réalisation de films ("Fragment of Destruction").

Katharina 3.jpgSes photographies et ses films s'intéressent autant à la destruction de la nature qu'à la description des phénomènes urbains à travers l'architecture. Affirmant une volonté première de documentariste l'artiste dépasse largement cette posture par son regard original et créatif. Son travail sur la disparition des glaciers en Suisse le prouve. Elle les a photographiés lorsqu'ils ont couverts par des bâches pendant l'été pour les protéger du soleil. Et ce en rebondissant sur des contes de son pays qui racontent que lorsque les humains ont maltraité la nature, ils sont pris après leur mort dans les glaciers. Dès lors l'artiste a choisi un parti pris : "J'ai cherché une façon de représenter ces pauvres âmes et j'ai décidé de faire un moule de mon buste en glace pour signifier la disparition mais aussi l'idée que la perte laisse une place afin que quelque chose de nouveau puisse surgir".

Katharina 2.jpgDu Viet-Nam à Madrid, de Suisse ou d'ailleurs chaque fois l'artiste expérimente des manières de saisir divers types de situations. Par le portrait comme le paysage elle est capable de créer une émotion très spécifique. Celle-ci déborde car sous couvert  de reportage Anna Katharina Scheidegger invente des histoires liées au réel. Le regardeur non seulement apprend des choses mais est saisi par ce que l'image ouvre en jeux d'échelles et angles pour traquer les signes du passage de l’homme. Et c'est impressionnant.

Jean-Paul Gavard-Perret