gruyeresuisse

30/07/2021

Henri Lefebvre : petite fabrique sonore pour un détachement

ours 1.jpgC'est après avoir découvert "Études aux objets 2"de Pierre Schaeffer et "Prologue 3 "de Gérard Grisey, que Lefebvre a écrit ce texte en s'inspirant d’un procédé musical. Passant de ce genre  à la poésie l'auteur transpose forcément les objets dans la scansion d'un chant particulier de la Renaissance nommé "neumes". L'auteur fait parler par ce biais un "corps bavard qui se raconte".
 
Ours 2.jpgL'accumulation dans ce long poème prend un sens particulier. L'auteur, inspiré librement par le neume, en privilégie l’idée de "silhouette mélodique". Dans ce texte chaque bloc de mots, numéroté de 1 à 45, l'auteur "répond à un neume qui renvoie à un détail ou deux se rapportant à la femme détachée" et par essence inaccessible.
 
Ours 3.jpgLes 45 neumes deviennent les éléments de son portrait en une succession de reprises. "Chaque  mot écrit est un mot prononcé et je corrige ensuite le texte jusqu’à obtenir ce que j’appelle le « bon son », c’est-à-dire le son que je ne regrette pas, qui me semble juste, qui épouse le bon rythme. Moins par élégance que pour une adéquation sonore." précise l'auteur. Le tout dans une histoire en cours mais qui ne sera jamais une histoire concrète d'amour. Tout demeure en état d'abstraction en écho au plus abstrait des arts (si l'on en croit Schopenhauer) : la musique.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Henri Lefebvre, "Neumes", L’Ours Blanc n° 30,  Éditions Héros-Limite, 2021, CHF 5, 24 p.
 

21/07/2021

Kristin Oppenheim : la voix et l'espace

Opp.jpgKristin Oppenheim, MAMCO, Genève, jusqu'en décembre 2012
 
Pour Kristin Oppenheim, les voix tiennent lieu d'oeuvre d'art. Son installation sonore est  composée de sept séquences musicales. La voix s’approche, éveille l’attention et enveloppe en douceur. Une seconde voix, plus lointaine, se superpose à la première et élargit l’espace sonore. La spatialisation et la réverbération des voix permettent de reconnaître les distances et de prendre ainsi conscience du lieu. Le visiteur se retrouve en conséquence au milieu d'un  espace auditif où la voix a cappella conserve l’essentiel d'un chanson originale réduite à  une courte mélodie et une ou deux phrases.
 
Opp 3.jpgLa créatrice en appelle à la mémoire individuelle et collective en proposant un air déjà entendu et diffusé en boucle. Mais le chant permet de "jouer" sur toute la gamme des sentiments et des sensations primaires, à travers la vibration vocale, le balancement des voix. Le rythme proche d’une respiration crée des hantises vaporeuses. Si bien que les répétitions et les diverses tonalités cherchent à révéler des voix enfouies en chacun de nous. Le corps n’est donc plus un appareil capable de percevoir une voix. Il permet de redécouvrir les propriétés tactiles du son en un savoir vivant en écho à l'évanescence créée par l’absence du corps qui émet ce chant épuré dans l’espace.
 
Opp 2.jpgQuant aux paroles elles signalent aussi un manque et une distance vis-à-vis de l’autre. Suivant les mélodies choisies, l’artiste parfois aperçoit quelqu’un par la fenêtre, parfois elle est délaissée ou en pleurs. Néanmoins elle peut tout autant séduire avec le "Squeeze me tight" (Serre-moi fort) de "Starry Night" et son appel à l'autre et à l'amour dans un filet de voix qui se voudrait nasse enjôleuse.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

25/06/2021

L'envie d'être en vie : Nyna Loren

Loren 3.jpgC'est à Genève que la Bretonne Nyna Loren  a trouvé sa voie. Elle y a effectué des études supérieures de violoniste classique et elle a déjà accompagné des artistes majeurs comme Georges Benson, Gilberto Gil ou John Cale. Ce qui n'est pas rien.
 
Loren 2.jpgDésormais sa voix s'élève dans des accents qui rappellent parfois Véronique Sanson, Emilie Loiseaux voire Sophie Hunger dans l'appel du vent au sein d'une forêt des songes où la nouvelle mélusine erre. Tout devient récitatif âpre ou envolées lyriques. Les oeuvres de la musicienne, chanteuse, auteure proposent en conséquence divers voyages. Ils permettent de  rêver l'ailleurs, le lointain mais aussi d'atteindre l'émotion  la plus intime jaillit en accents profonds rauques ou aigus.
 
Loren 4.jpgUne telle musique dépasse les genres et les styles établis. L'insolence est souvent subtile surtout lorsque l'âme de la créatrice semble s'envoler sur des lignes mélodiques envoûtantes qui font souffler le chaud et le froid, l'ouest et l'est, le nord et le sud, l'océan et les lacs, la forêt de Brocéliande et celles des Alpes. Tout reste en équilibre dans divers mouvements et phrasés. Ils soulignent la passion dévorante comme son feu réconfortant même lorsqu'il demeure inassouvi.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
"Pôles intérieurs", Witch World Mucic, 2021.