gruyeresuisse

14/10/2019

Clément Rosset : bio mais pas trop

Rosset.jpgClément Rosset a voulu publier à titre posthume ce recueil de récits «intimes» où sa personnalité n'est pas vraiment et volontairement mise en valeur. Au tout à l'égo il préfère souligner quelques-unes de ses manies ou de celles de ses proches en fidélité à son humour philosophique. Cette expression hors modèle se déroule sous la fausse apparence que pour bien écrire il suffit de faire preuve de fragilité, patience voire passivité.

Rosset 2.jpgL'auteur donne l'impression que le vent plus que la pensée pousse  ici le ballon de l'écriture. Mais il règne sur lui pour le placer. Plutôt de dire comment il a écrit certains de ses livres, il s'abandonne à un ultime jeu. L'écriture ne tombe jamais dans le trop plein. L'esprit transforme le destin en une extrême liberté. En accord avec la fin de tous, il s'applique à donner de connaître juste ce que nous ne pouvons supporter avec un drôlerie parfois blême mais corrosive toujours.

Jean-Paul Gavard-Perret

Clément Rosset, "Ecrits intimes. Quatre esquisses biographiques suivi de Voir Minorque", Editions de Minuit, Paris, 144 p., 19 E., 2019.

 

 

10/10/2019

Pierre Péju et les couacs du psychanalyste

Péju.jpgPierre Péju semble comme une taupe dans une taupinière lorsqu'il reprend à sa main la vie du psychanalyste pionnier new-yorkais Horace Finck. Ce héros n'est pourtant pas un parangon de praticien. Il mélange deux activités incompatibles : celle de thérapeute et d'amant - soit-elle une cliente milliardaire ne change rien à l'affaire. Au contraire.

 

Péju 3.pngIl va l'apprendre à ses dépens et l'auteur s'en amuse. Jamais pédant celui qui dans la vie semble entamé par rien ni personne, trouve dans son écriture une ouverture. Elle échappe aux automatismes inhérents à beaucoup de romanciers.

Péju 2.pngPar sa fiction le créateur illustre comment à la fois l'envie (par sa production d'imaginaire) et le désir (qui ramène à ce qui manque) finissent par effacer le réel. C'est affreux en théorie mais Péju en parle avec un ton particulier et drôle. Il laisse deviner l'affection qu'il porte à celui qui finalement reste un pauvre pêcheur peu soucieux de sa ligne (et pas seulement de conduite).

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Péju, L'oeil de la nuit", coll. Blanche, Gallimard, Paris, 2019

07/10/2019

Philippe Battaglia : faire barrage.

Battaglia.jpgPhilippe Battaglia, "La robe de béton", Edition Gore des Alpes, Lausanne, 104 p., 2019.

"Le Gore des Alpes, c’est de l’horreur, du macabre, du funeste. C’est le verso de la carte postale idyllique que tu envoies à tes grands-parents quand tu pars en vacances. Le Gore des Alpes, c’est aussi du sexe, douleur et plaisir, fluides corporels mélangés. Le Gore des Alpes, c’est de l’humour" écrit Battaglia pour présenter son livre et ses éditions. Mais pas n'importe lequel : celui d'un mauvais genre, noir et lucide. 

 

Battaglia 3.pngSe retrouve dans ce livre le quotidien des ouvriers constructeurs  des barrage ( ici de la Grande Dixence) , monde méconnu et qui a aujourd'hui disparu. Un néo-réalisme évoque les conditions de vie effroyables des immigrés. Ils travaillaient là dans la boue, le froid et les accidents, la perte des amis et la frustration sexuelle. Battaglia crée un regard sans le moindre romantisme sur le traitement réservé aux victimes qui ont créé l'or blanc de l'arc alpin  et ceux qui le détruisent à leur profit : «Dès que quelque chose de pourri se met en place, on peut être certain que l’Asticot ne sera pas loin.»

 

Battaglia 2.jpgExiste  un hommage à la pulp fiction des années 50. L'auteur en reprend les codes et l'imagerie. Bref il faut que ça suinte. Et par tous les trous. Même ceux qu'on ajoute par couteaux ou outils. Il y a là aussi  des références aux monstres du passé comme à ceux d'aujourd'hui. Les tranches de vie sont à vif en un tel bain d'encre glacé et brûlant.

 

Jean-Paul Gavard-Perret