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14/08/2019

Lorsqu'Anselm Kiefer quitte les cavernes de l'esprit

Kiefer.jpgAnselm Kiefer "Livres et xylographies" édition par Gunnar B. Kvaran, Natalia Granero, art&fiction, Lausanne, 2019.

L’artiste allemand Anselm Kiefer a longtemps hésité entre l’écriture et la peinture. Si la seconde a pris la pas sur la première celle-ci ne  disparait pour autant. D'une part le créateur a consigné dans un journal une recherche intimement liée à sa pensée et à sa pratique. Et par ailleurs ses 27 "livres d'artiste" entamés dès la fin des années 60 créent des sortes de récits - souvent "xylographiés". Ils ouvrent l'oeuvre à un art du récit et de l'impression en un autre "cadre" que celui de la toile.

Kiefer 2.jpgCette édition publiée  à l'occasion de l’exposition "Anselm Kiefer. Livres et xylographies" par la Fondation Jan Michalski de Montricher et l’Astrup Fearnley Museet d'Oslo documente les liens que l’artiste entretient avec la poésie, les mythes, les récits sumériens et bibliques, les contes, l’histoire, la philosophie, la kabbale et l’alchimie.

Kiefer 3.jpgExiste  un grouillement de l'esprit en insertions multiformes. Un poudroiement dépendant de lignes, de figures et de formes s'ordonne suivant un ordre que l'artiste tire autant de ses lectures que de lui-même en marge de la raison claire. Une connaissance se fomente en descendant à la fois dans les lectures, la réalité et le songe. L'esprit de l'artiste évite ainsi d'être contaminé par la manie des concepts. Il apparaît ici à mi chemin de ses rêves et de la conscience. Il secoue des végétations de colonnes, des montagnes mentales et des frontons étonnés, le tout habité de fièvre.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/08/2019

Aurore Claverie voiles offertes à la brise

Claverie.jpgAurore Claverie aime jouer avec les énigmes surréalistes. Mais pas que. Car soudain une rude réalité fait retour : "Ce matin je porterai des talons corail et le ciel dans un dernier hoquet récitera un Notre Père qui êtes aux cieux . Il est neuf heures dans le funérarium, j’approche mon doigt de sa chair réfrigérée." Néanmoins une narration onirique suit son cours : "Je suce l’os de la mémoire, des ornières sur ma langue où les hommes continueront de rouler. (...) Mon corps est ouvert aussi souvent qu’une boîte où les mères cachent les dents de lait." La subtilité poétique avance dans une préciosité qui se justifie totalement pour transfigurer  certains moments d'où naissent une intolérable anxiété doublée d'un attrait irrésistible.

 

Claverie 2.jpgL'auteure fait de ses textes un bois de chauffe et une robe d'une nudité à cajoler subrepticement là où la langue cascade ou glougloute libre de ses contours et ses volutes. Elle titille le lecteur pour subsumer les crampes métaphysiques par bifurcations, croisements réseaux lyriques entre le grandiose et l’infime, le dissout et le dissolu en digressions méditatives. La mélancolie opère en détours concertés et autres courants d’air là où les obsessions comme l’angoisse se cachent du mieux qu’ils le peuvent.

 

Claverie 3.jpgSurtout dans "Sur la nuit béante" où entre la poussière et le brouillard qui enveloppent Tanger "d’un nuage épais et lourd". Aux effluves érotiques du passé fait place une fin : " J’ai peut-être trop aimé Tanger, sans provision. » écrit l'auteure. Mais ainsi va la vie. Et reste néanmoins à exhiber le corps des mini-jupes syllabiques plus courtes encore que le coquillage qu’elles sont censes protéger. Le tout contre en ruptures, incidences, aux senteurs capiteuses du passé. Ce qui a disparu surgit encore en une actualisation étrange du possible en des images en un chant du silence au sein d'une ville qui l'ignore. Avant la narratrice dans les souks et sur les plages de Tanger avait l'impression de vivre un voyage immobile.  Désormais seuls quelques oiseaux de mer zèbre l'azur de ce qui fut.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Aurore Claverie, "Le galop du cerf" et "Sur la nuit béante", Derrière la Salle de Bains, Rouen, 2019, 8 E. chacun.

06/08/2019

Poétique "littorale" de la ville : Jean de Breyne

De Breyne.pngFondateur de la Galerie Librairie l’Ollave à Lyon, Jean de Breyne est poète et aussi photographe. Voyageur, un de ses lieux de prédilection est la Croatie. Et plus particulièrement Zagreb. Pour mettte en évidence la ville il échange les mots pour les images même si les 106 photographies sont accompagnées des "légendes" écrites par différents auteurs.

 

 

De Breyne 2.pngSe fomente une vision intérieure de l'espace citadin et de temps. Le photographe épouse les traces de la ville éventuellement par "le petit bout de la lorgnette" du matin au soir là où "la figure contient son genre" et où le parti-pris des choses n'empêche pas l'élévation voire une consonance romantique inattendue là où le plus commun "dénominateur" peut s'ouvrir à la célébration quasi mentale et où le corps pointe ça et là.

De Breyne 3.pngDe Breyne introduit juste ce qu'il faut de trouble apparemment sans rien déranger. Mais la photographie prend une dimension imprévisible. Il est vrai que le créateur connaît bien la ville : il l'a d’abord visitée avant d'y vivre. D'où ses visions qui demandent du temps et de l'attention. Les images brouillent toute structure du discours urbain par les enjambements et ruptures visuelles et selon une expérience du temps, de l'espace selon une théâtralisation d'un sens à peine formulable et pour aller, selon les mots de Claude Royet-Journoud, «jusqu'au bout du littéral».

Jean-Paul Gavard-Perret

Jean de Breyne, "Mon Zagreb", Edition de L'Ollave, Lyon, 148 p., 20 E., 2019.