gruyeresuisse

17/07/2021

Cochon ne s'en dédit

Cochon.jpgQue devient le mot “ écrire ” quand l'homme  découvre le porc en lui ? Les mots peuvent-ils l’apprivoiser ?  En quel sens le mot “ écrire ” peut-il  mettre son  goret à nu ?  La nudité du mot égale-t-elle celle de l'exhibition  du porc ? Nul ne peut le dire mais- marin ou non - chacun est habité d'un porc. Cela devient épique 
 
C'est pourquoi la couleur du cochon elle-même nous affecte. Nous chérissons son rose thon. Il montre par ailleurs à l’homme la bête qui le hante et dans laquelle il demeure tapi. Nulle question d’en faire le deuil : il convient à l’inverse d’en provoquer la renaissance. Car nous n'appartenons à personne. A personne sauf au cochon. Nos galeries intérieures, nos plis du cœur, nos déchirures de l’âme, notre paquet de nerfs sont sa réserve de suint et de soie.
 
Le cochon opère la coagulation de nos fantômes plus que le permettent nos fantasmes. Hors son groin point de salut. Il faut donc entrer dans son épaisseur où nous nous débattons non sans ambiguïté et hérésie. Et ce pour une raison majeure : l’âme n’est soluble que dans le lard et ses  millions de lombrics. Chaque être qui refuse de le reconnaître reste seul et prépare sa faim. Préférons donc l’impureté de l'auge à la caserne de notre prétendue pureté.  Passons de l'abîme de l’idéal au paroxysme de la cochonnaille.
 
Cochon 2.jpgAvant même et après la parole, au début comme à la fin de l'Histoire le porc est là. Dans le moindre Pierrot d’amour se cache un goret.  C'est pourquoi la truie altruiste n’espère  rien des hommes. Elle préfère son compagnon d’auge. Que sert de le cacher ? Le cochon n'est pas notre aporie mais notre germination.  Il ne peut donc entrer dans une seule phrase tant se fomente en lui notre syntaxe primitive que nous voulons ignorer. Elle agite autant le vide de l'être que le plein du porc. Celui-ci rappelle au premier que l'infini n'est rien et que nul Dieu n'en sortira jamais.
 
Le porc permet de nous arracher à l'erreur mystique. Vulve vue, Marie la vierge vénérée elle-même devient objet de concupiscence.   Se déploie une autre sainteté. Elle est hantée de viande puisque dès que le cochon pointe son groin sa compagne doit subir sa fièvre porcine.
 
“ Regarde le cochon en toi” dit-elle à l'homme. Et d'ajouter :" Tu n’as pas besoin d’autre pitié que celle qui te pousse à me monter à cru en oubliant, et le bien et le mal. Plus qu'un autre langage ton grognement parle celui de l’amour. Il joue à l'extrême, sur la pointe qui se mesure à l’iode blanche de ton sperme.  Je le sais et je n’espère rien de toi sinon ton animal. En lui tu es un et innombrable. Que ton propre ventre accouche de sa chimère. Avant qu'on te coupe le groin lance toi dans mes flammes."
  
 Plus qu'une autre elle sait que tout est bon dans son partenaire. Chez  le charcutier ou chez la charcutière il n'en va pas de même. On reprochera un jour au premier d’avoir sali la seconde sans demander à cette dernière où sa charité s’arrêta. 
 
En attendant le goret permet de voir ce qui reste caché dans les plis de l'être. Surgit une autre réalité : l'absence d'âme, notre graisse et notre crasse. Le monde se conçoit sous un plus juste miroir que celui de la pureté. Nous nous voyons nous-mêmes dans notre saleté et notre haleine chargée de volupté et de paresse. Aucune spiritualité ne peut la dissiper. 
 
Bref le porc fait apparaître les hantises qui nous hantent. Il efface les choses pour révéler ce que soustraient nos fantômes. Voici la revenance de qui nous fûmes, voici l'image de qui nous sommes. Le cochon exhibe les traits de la chair latente héritée de nos ancêtres premiers. En ce sens sa vision reste impossible pour les cœurs affaiblis par la courtoisie des amours platoniques. Le porc dans sa dignité les réprouve. Il rapproche de la lumière du grand soir. Celui de la victoire et non de la faute sur l'ange aux exhalaisons d'asexué.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

09:56 Publié dans Humour, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

11/07/2021

Johan Creten irrégulier de l'art

Creten 3.jpgJohan Creten, Galerie Ephémère, Genève, été 2021.
 
Johan Creten ose tout : sculptures monumentales en bronze, intimité de petits objets en céramique qu'il installe selon des angles précis sur des murs pour obliger le regardeur à ralentir sa visite. Il joue sur les textures, les matières, les échelles entre le monumental et l'humain, le délicat et la puissance, le brut et le raffiné. 
 
Creten.pngIl n'hésite pas à conserver dans ses oeuvres une certaine imperfection inspirée ici de ses "Gloires" qui lient sexualité, beauté et décor. De tels propositions sont troublantes et dérangeantes à souhait. La provocation prend racine là où tout semble se détériorer. Mais il ne faut pas s'y tromper : l'oeuvre avance dans un large éventail de propositions et d'idées où se logent parfois des bijoux de famille incandescents.
 
 
 
Creten 2.jpgLe sculpteur flamand reste un irrégulier de l'art de la céramique et du bronze dans un travail complexe qui ne fait jamais abstraction du quotidien. Si bien que tout ici dépote à souhait dans l'ordre d'une fête étrange, mystérieuse et avant tout iconoclaste.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

25/06/2021

Philippe Thireau : King-Kong de Lausanne

Thireau.jpgSans nous faire prendre les lanternes magiques pour des vessies - du moins pas tout à fait - Philippe Thireau crée en Malevitch littéraire, un roman noir sur fond noir même si tous ses narrateurs lui adressent in petto un  "Ne me laisse pas ici parmi les ombres". L'auteur, sans forcément, les écouter les sauve plus ou moins car tous, de près ou de loin, sont une partie de lui-même. Et ce dans leurs dérives en boues sociales plus que terre fixe, en film lent où tout le monde s'agite, en film d'action où rien ne se passe.
 
Thireau 2.jpgEntre Paris et Lausanne, la belle pulpeuse Abricot dégagée des pièges du marieur fou et Gabon sorte de surmoi de l'auteur renvoient à de courbes histoires qui réanimeront bien des souvenirs aux passionnés de sinécures comme des cures de ciné. Il ne faut pas pour autant compter sur Thireau pour en devenir le saint prêtre. Il construit des galères méphistophéliques dont les piliers de la sagesse ou de la folie sont Jean-François Stévenin et Jean-Luc Godard (en danger). Nous aurions pu rêver pire et l'auteur nous balade entre Mercedes 190 et machine de projection (Victoria5 B que les spécialistes apprécieront). A mesure que la frontière franco-suisse s'approche, tout va à vau l'eau (du Léman).
 
Thireau 3.jpgGrésillent le réel et le rêve, l'éros et ce qui le tue. L'auteur d'un tel pôle hard permet par l'image fixe de découvrir le mouvement et la vitesse à travers des flous et des angles de vue fascinants massés - à la limite de la décence - avec ironie avenante. Existe en noir sur blanc ce qui crée une poésie viscérale de l'être et du monde, de la vérité par le mensonge. Si bien que Thireau devient un chamane comique. Il transforme le grain cinématographique en brillance farcesque pour enchanter le réel même lorsque tout le désenchante. Existe ici non seulement un oeil ironique qui caresse le monde mais le regard qui l'approfondit par tout ce qui dans la fiction pouffe et fait résistance.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Philippe Thireau, "Cinéma Méphisto", Coll. Bleu Turquin, Editions Douro, 2021, 88 p., 15 E..