gruyeresuisse

18/02/2021

Exercices d'ignorance de Richard Meier

Meier bon.jpgRichard Meier a beaucoup roulé sa bosse, il a beaucoup écrit et dessiné. Bref il a forcément appris. Mais si nous le croyons et là où le bat blesse, il n'aurait rien appris et rien retenu. L'avancement d'un tel leporello brouille les cartes dans ce que l'auteur nomme sa "traversée du Rubicon" qui permet "de visiter une berge que je tente d'atteindre".
 
Meier 2.jpgExiste un jeu entre le dehors et le dedans, avant que tout finisse dit l'auteur "à entrer en vous" pour que les mémoires finissent à "se retrouver  vierge comme un nouveau jour".  Ainsi le monde avance. Et l'oeuvre aussi.  Car plus le temps presse,  "le doute n'est pas de mise". C'est comme un "merde alors" adressé aux percolateurs de néant. Ici, la lettre prend racine dans l'image. L'inverse est vrai aussi. Il s'agit de faire sourdre ce qui fut, ce qui est, ce qui reste et même dans les possibilité d'erreur entre l'oeil et la bouche, les mots et les dessins.
 
Meier 3.jpgExistent du visuel et du lisible loin des messes câlines. Meier se plait à se perdre en ses jeux de dés et les dalles  de ses pages. Il devient le sale « ghost». Non sans malice tout dépote un maximum dans un tel jardin d’Eden du pote âgé dont les mots et les images ont des saveurs acides et colorées. Face aux gerbes zizaniques et aux outrages cathartiques il est demandé aux amateurs de romans noués à l’ancienne de passer outre. Il y a là du Raymond Roussel, du Michaux dans la folie chez celui qui propose au lecteur et regardeur de se perdre dans une abondance de notes et de  tablatures en tant que schémas forts.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Richard Meier, "Beaucoup entendu - rien compris", Editions Voix - Richard Meier, Leporello, février 2021.

16/02/2021

De Bâle à Paris - Jean Tinguely

Tinguely bon.jpg"Impasse Ronsin. Meurtre, amour et art au coeur de Paris", Museum Tinguely, jusqu'au 9 mai 2021
 
Dans l'oasis de l’impasse Ronsin, au milieu du quartier Montparnasse de Paris, qui regroupait  une colonie d’artistes uniques, fut connue comme un lieu de fête, d’innovation, de création. Jean Tinguely y a eu son premier atelier, à partir de 1955. Il y jeta les bases de toute son œuvre, ses premières sculptures en fil de fer motorisé comme les "Meta-Herbins" et ses sculptures sonores cinétiques comme "Mes étoiles". Il y collabora avec Yves Klein et y rencontra Niki de Saint Phalle. Il s'y sépare d’Eva Aeppli, qui avait déménagé avec lui de Suisse à Paris en 1952.
 
Tinguely.jpgAvec «Impasse Ronsin. Meurtre, amour et art au cœur de Paris », le Musée Tinguely consacre la première exposition à ce réseau insolite qui faisait souvent la une des journaux. S'y redécouvrent   plus de 200 œuvres d’artistes divers :  Constantin Brancusi, Max Ernst, Marta Minujin, Eva Aeppli, Niki de Saint Phalle, Larry Rivers, Andre Almo Del Debbio et Alfred Laliberte. Le plan de l’exposition est basé sur le plan architectural d'une telle colonie non pénitencière et creuset d'un art cosmopolite.
 
Tinguely 2.jpgL’impasse Ronsin est connue aussi en tant que théâtre de l’Affaire Steinheil, mystérieux crime passionnel. Le double meurtre, commis en 1908 dans le seul grand bâtiment formel de l’impasse. Il créa des liens avec une histoire salace sur la mort du président français Félix Faure près d’une décennie plus tôt et alimente toujours la légende de l’impasse. Cet espace d’ateliers prit fin en 1971 avec le départ du dernier artiste, le sculpteur Andre Almo Del Debbio, laissant la place à la construction d'une extension de l’hôpital Necker adjacent. L’exposition du Musée Tinguely vise à refléter cette diversité d'un  lieu souvent décrit comme minable, sale et précaire, mais qui offrait aussi la liberté totale aux artistes.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

07/02/2021

Guy Oberson : arbres de vie

Oberson.jpgGuy Oberson, "Demeurer dans les arbres", Ferme de la Chapelle, Lancy, février 2021.
 
Guy Oberson pourrait faire sienne la phrase d'Yves Bonnefoy :   "On me demande parfois ce que je nomme arbre. Je répondrai : c’est comme si rien de ce que nous rencontrons n’était laissé au-dehors de l’attention de nos sens ”. En dessins et oeuvres cinétiques le plasticien lève des remparts premiers. Parmi eux, contre la perte irréductible, l'arbre  devient le "don de la mélancolie" dont parle Giacometti.  Et son "héritier" est capable de donner un élan au moment où le monde glisse insidieusement vers une fin.
 
Oberson 2.jpgDe telles images sourdes (que souligne néanmoins une bande sonore) n’ajoutent presque rien mais ne retranchent pas plus. Mais il s'agit de tenter de sortir de l'affolement et du désarroi lié à la perte.  L'arbre et le cerveau qui l'envisage deviennent les deux morceaux d'un même ensemble : l'un est la plainte travaillée par le temps, l'autre est le temps qui se tourne contre lui-même. Ramures, nervures, racines et rhizomes ouvrent  et entourent dans un mélange de destruction et de création. Et Oberson rappelle que tout rôde dans la mémoire. Car il existe une mémoire de l’arbre comme il y a celle du temps d'un passé qui vient de perdre son présent.  
 
Oberson 3.jpgAller du tronc aux branches, des nervures à leur nid, permet un passage, une lente infusion.  L’homme sait que l’arbre ne peut l’arrimer ni à la terre, ni au ciel mais qu'il représente ce transfert de l’un à l’autre.  Il est aussi l'horizon que la mort ne semble pas atteindre.  Il repart toujours du néant vers l'épanouissement. Face au chaos l'arbre ne sauve rien mais reste la source à laquelle s’abreuve la vie dans une clarté énigmatique au moment où tout est noir, où l'espace semble vide. A la croisée de ses branches l'arbre lance ses appels sans jamais oublier l'hier enseveli dans l'aujourd'hui comme l’été dans l’hiver, l'intérieur dans l'extérieur, le positif dans le"négatif", la lumière dans son ombre.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

09:05 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (0)