gruyeresuisse

07/04/2020

Quand l'oeil écoute - Christine Valcke

Valcke 2.jpgLa plasticienne Christine Valcke a décidé de "plonger dans la réalisation d'un livre sans mots". Il en reste un toutefois : celui du titre : "Dialogue". Et il n'est pas anodin. Puisqu'il permet la seule solution possible : que l'oeil écoute dans ce qui se passe entre ces encres originales et l'espace (son vide et/ou son infini).

Valcke.jpgIl existe des séquences plastiques non fermées. Elles ponctuent  le vide ou glissent dans le "silence". Restent les fragments épars qui recousent la chanson des images sous forme de berceuse minimaliste et un deuil inaccompli de l'objet figure.

 

Valcke 3.jpgQue de tels "cadavres" abstraits demeurent car ils opposent leur cadastre abstrait et leur densité au glissement du temps. Restent leurs formes sans objets en mares silencieuses. Elles émettent la dernière clôture ou signe mais ne se veulent en rien des bornes à ne pas dépasser. Aspirée par le silence, l'image ne cherche plus à rassembler un monde mais à le défaire. C'est bien,  c'est juste et beau. Radicalement beau.

Jean-Paul Gavard-Perret

Christine Valcke, "Dialogue", encre et papier, 12 exemplaires, 2020, 200 E. Tous les oeuvres sont originales.

01/04/2020

Le portrait le plus juste - Anne-Christine Roda

Roda.jpgLes portraits d'Anne-Christine Roda créent un monde de l'hypnose mais surtout de la gestation et de la présence. Sans faire abstraction de l'identité de ses modèles, l'artiste en travaille l'apparence pour souligner les gouffres sous la présence et des abîmes en féeries glacées en rappel parfois des grands maîtres de l'art. Insidieusement une telle peinture par l'imaginaire qu'elle met en jeu modifie la donne du réel en accordant au portrait la valeur d'icône.

Roda 2.jpgChaque portrait devient le signe d'un moi qui se transforme en symbole auquel l'artiste donnent des titres à la fois simples : ceux de prénoms  des "modèles" mais qui virent parfois jusqu"à la "Miss Ann Tropy". La peinture de Anne-Christine Roda agit imperceptiblement comme inlassable déplacement métonymique. Ce qui est mis à nu c'est le portant du portrait. S'y montre une aube même quand les modèles sont âgés. Si bien que l'apparent réalisme crée une fiction.

Roda 3.jpgElle devient un appel intense à une traversée afin de dégager non seulement un profil particulier au corps mais au temps. Le corps est emporté dans un glissement par la  théâtralité et les sortilèges de créations d'où émerge l'horizon mystérieux d'une intimité touchante. La créatrice multiplie les échos. Le "juste" portrait fait donc franchir le seuil de l'endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance, une cristallisation contre l’obscur et la fuite des jours.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir le site de l'artiste.

29/03/2020

L'épidémie - d'origine suisse - vue par Alphonse Allais...

Allais bon.jpgAlphonse Allais nous ramène à l'actualité par sa dérive au sein de la joyeuse ville d'Andouilly . Mais soudain, et quoiqu'il y fasse beau, "on aurait dit qu’un immense linceul d’affliction enveloppait tous les êtres et toutes les choses." Dans le café où le narrateur a ses habitudes : personne. Même un nommé Fromentin qui, devenu fou ne peut plus voir " un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner des petits cochons." Et cette épidémie a saisi tout le village.

Un médecin de Paris fut appelé pour la diagnostiquer. A défaut de la soigner il lui  trouva un nom : la delphacomanie du mot grecque : petit cochon. De retour à son hôtel où normalement quelques distractions abrègent le temps, le narrateur apprend qu'un helvète a déchaîné sur la ville un tel torrent irrépressible. Il importa cette manie en confectionnant ses petits cochons "petite queue en trompette, petites pattes et joli petit groin spirituellement troussé."

Allais.jpgTout le monde s'y est mis sans la moindre réserve : le mal étant inoculé, la seule occupation était de pétrir des petits cochons. "Les services publics en souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au gouvernement" mais le mal courut. "Le commerce chôma, périclita l’industrie, stagna l’administration !". Sans un préfet énergique qui prit des mesure brutales tout risquait d'empirer. Allais n'en dit plus sur les dispositions prises et de conclure ainsi : "Andouilly est sauvée, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette petite cité, jadis si florissante, retrouve sa situation prospère et sa riante quiétude ?". La question reste ouverte et nous ramène à une situation où comme les andouilles de la cité de jadis nous sommes devenus dindons d'une farce morbide dont chacun se met à dire qu'il l'avait prévu. Même Jacques Attali... Cochon qui s'en dédit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Alphonse Allais, "Les petits cochons", illustré par Reinhoud d'Haese, Fata Morgana, Fontfroide le Haut