gruyeresuisse

02/04/2020

L'éloge du secret : Cyril Huot

Huot.pngQu’est ce qu’un mot qu’on ouvre ? Que devient entre autres le mot "écrire" quand le silence de la voix le recouvre, l’agrandit, le blesse et le renverse ? En quel sens le mot "écrire" peut-il être mis à nu ? Ce sont là les questions posées par une Huot qui rattache la nudité du mot écrire à l’exhibition de la "sainte" éprise d'un objet qui passe du vernaculaire au sacré.

Dans ce récit, le mot "écrire" se dévoile tant ne reste que la nudité si particulière du texte cru. Il résiste en dehors de tout ce qui pourrait le masquer. Reste l’exhibition fiévreuse de l’écriture contre le silence. La nudité des mots  envahit la perception et l’esprit au moment où se crée plus qu'un interstice. En exhibant sa chair l'héroïne met en écho la violence du dedans. Son sexe troue la peau comme les mots de Huot percent le silence au sein du sacrifice de l’intégrité d’un organisme.

Huot 2.jpgDès lors la nudité offerte s’oppose à l’état fermé, c’est-à-dire à l’état d’existence discontinue. Le récit révèle la quête d’une continuité possible de l’être au-delà du repli sur soi vers un absolu qui fait de la femme une sainte. Ce texte lève le secret de l’intime, invite à un autre secret et fonde une communauté inavouable. L'écriture cerne à la fois l’espace du caché et construit une forme d’identité sans doute étrange, mais construite à l’aide d’indices plus ou moins évidents là où le silence est de mise. L’énigme s'y accroche.

Jean-Paul Gavard-Perret

Cyril Huot, "Secret, le silence", Tinbad-roman, éditions Tinbad Paris, 18,00 €

30/03/2020

Corinne Vionnet et le système des images

Vionnet bon.jpgPour chacune de ses créations et afin de donner à voir un monument ou un lieu, Corinne Vionnet visualise une somme innombrable de clichés afin d'en "épuiser" la forme : "Je collectionne plusieurs de ces images, de jour, de nuit, selon différentes saisons, différents cieux, etc.". Le choix de chaque lieu est fait selon des statistiques touristiques et les brochures de tourisme qui symbolisent une destination : Monument Valley pour l'Ouest américain, la Tour Eiffel pour Paris par exemple.

Vionnet.jpgNéanmoins ses "Photo Opportunities" deviennent une interprétation  et une pénétration subtiles en un travail par couches successives des clichés consultés et compilés. Lors de la fabrication de l'image surgit la fusion de tout ce corpus et jaillit la magie de telles transformations. Une organisation s'élabore. Pas n'importe laquelle : celle propre à donner un filtrage absolu et une forme de transparence. L'artiste de Vevey renvoie à notre mémoire collective, à l'influence de l'image standard sur notre regard et à une manière de souligner les raisons de notre déplacement touristique et le besoin de consommation paysagère.

Vionnet 3.jpgCorinne Vionnet d'une masse à la fois distincte et indistincte crée un effet de regard sur le regard par l'isolement de sa propre création. Comme elle l'a fait aussi avec sa série "Total Flag" sur le drapeau américain et ce à quoi il renvoie. Contre la massification la créatrice repense le monde et le totalitarisme des images. Elle sait bien ce qu'il en est puisque - avant de se consacrer à l'art - elle a étudié le marketing et a compris ce qu'un tel management engage sur le "mob" (la populace) où l'être humain peut disparaître au sein des repères où il se dissout.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/02/2020

Fantômes que fantômes, de Lausanne à Bâle : Hélène Giannecchini

Giannech.png

Ce livre  est celui du deuil très particulier de celle qui enseigne la théorie de l'art contemporain. Il jaillit comme un grand Macabre érudit. Lausanne et Bâle entourent une des nombreuses catastrophes réunies dans ses pages. Celui du premier homme disséqué pour la science. Il permet de penser par son squelette le "corps mort" sujet de ce beau "roman".

 

Giannech 2.pngEn diverses strates, la narratrice - encerclée par les macchabées de proches mais pas seulement - regarde la mort en face en une autopsie maniaque et scrupuleuse. Le lien qui unit les vivants et les morts est analysée à travers des oeuvres d'art (celles de morgues d'Andrès Serrano par exemple), de textes adjacents. L'esthétique, la philosophie et la science créent un roman qui se situe à la frontière de l'intime et de l'essai.

Giannech 3.pngUne femme ("La dame en vert") aide la narratrice de manière romanesque dans sa quête troublante et fascinante. Elle évoque non l'esprit des morts mais leur corps. Le livre met en face du désespoir dans une expérience esthétique et personnelle pour tenter de le maîtriser. Une telle expérience est remarquable : cérébrale et sensible, érudite et concrète, elle s'inscrit sous le sceau d'un don particulier et en un appel aux oeuvres mortifères évoquées. Elles sont nombreuses et poussent le lecteur à aller s'y référer pour devenir voyeur de ce qu'il est.

Jean-Paul Gavard-Perret

Hélène Giannecchini, "Voir de ses propres yeux", Librairie du XXIème siècle, Le Seuil, Paris, 2020.