gruyeresuisse

25/01/2020

Beckett : last exit - Maylis Besserie

Beckett.jpgSamuel Beckett est mourant. Ce n'est plus l'homme qui attend, l'insomniaque rêveur se souvenant comme "L'innommable" d'un "Je suis quelque part". Il ne s'agit plus comme ses héros de vivre sans vivre et mourir sans mort. Bouche close,  cousue,  l'auteur est adoubé à la réclusion dans une maison de retraite du XIVème arrondissement tel et déjà une ombre parmi les ombres.

Rien ne sort, rien ne peut plus sortir de sa bouche. Samuel Beckett est réduit à un fond de vie où "l'aveu d'être et de ne pas exister" ("Poèmes") va prendre tout son sens et que l'auteur a rappelé  dans son dernier texte écrit quelques semaines avant sa mort :

"rien nul

n'aura été

pour rien

tant été

rien

nul".

Beckett 2.jpgMaylis Besserie écrit pour le dire un livre émouvant où elle remonte l'histoire du plus étonnant des minimalistes littéraires capable de créer des calvaires grotesques, des foirades lumineuses en des suite d'apories. Mais dans cette maison de fin de vie (ou ce qu'il en reste) l'oeuvre se "désoeuvre" au moment où l'auteur se tait, entouré de femmes et regardant la télévion pour laquelle il aura écrit des pièces indépassables ("Quad" par exemple).

Beckett 3.jpgLe goût de poursuivre n'est plus de mise. Plus question de vouloir ressaisir ce qui fut si mal engagé et que l'auteure souligne. Le "je qui ça" de "L'innommable" tire sa révérence en une sorte de logique parfaite avec son oeuvre. Le regard perçant de Sam scruta une dernière fois le monde. Ce regard fauve qui semblait dire du fond d'une langue latine morte et intestine: "Vide", injonction du visible et du vide. Cela la dernière image. L'unique. Où tout commence. Où tout finit.

Jean-Paul Gavard-Perret. 

Maylis Besserie, "Le tiers temps", Collection Blanche, Gallimard, Paris 2020.

 

 

 

Sandra Moussempès : la pensée et la glotte

Sandra Bon.pngLe sous-titre du "Cinéma de l'affect" de Sandra Moussempès : "boucles de voix off pour film fantôme" est capital. Il permet de comprendre le rythme des flots du livre. Et si  le mouvement est le propre du cinéma, la voix devient ici l'essentiel d'une poésie sonore d'un genre particulier. La créatrice sample et met en échos des voix de corps absents et plus particulièrement la figure de son arrière-grand-tante, Angelica Pandolfini, cantatrice au début du XXème siècle et dont le portrait trônait chez sa grand-mère italienne d’origine. Le film fantômal que la poétesse "monte" permet de réanimer ceux qui - disparus - reviennent sous la forme d’"ectoplasmes" dans toute leur gamme de voix qui parlent, chantent, subjuguent et occupent.

Sandra 3.jpgTout part de cette arrière-grand-tante le jour où "je découvris sur YouTube / sa voix enregistrée en 1903 son timbre / ressemblait au mien c’était troublant". Dès lors Sandra Moussempès cherche "à vérifier moi-même sur un corps inerte ce qui provoque ces ondes sonores humaines - la voix chantée, l'intérieur de l'humain". A travers "l'image" de cette ancêtre la poétesse trouve son phrasé comme celui de sa lignée "Les femmes criaient facilement sous des dehors respectables". Quant à la voix des hommes "elles étaient feutrées sauf devant les matchs à. la télé".

Sandra.pngLa créatrice "chante" lorsque les voix se sont tues. Leur timbre se transforme en "écriture revenue à la voix sans que la voix y succombe " au milieu d'échos antérieurs, parallèles, jumeeaux. Il y a les aïeuls mais aussi Emily Dickinson, Mary Shelley et Emily Brontë dont les fantômes affrontent l’intime de l'auteure à travers toutes les "machines à embaumer" (magnétophones, K7 audio, dictaphones, gramophones, etc. Bref tous les appareils proprent à faire renaître les voix d’outre-tombe. Mais la poétesse convoque aussi spiritisme, états hypnotiques, etc. L'ensemble de ces outils de stroboscopies sonores, illuminent la mémoire par "esprits phonétiques" et "mantra phoniques" au delà de divers types de grésillements intempestifs. La pensée est ainsi logée au fond de la glotte. L'auteure la fait dégorger en "fréquence Pandolfini" et en recontextualisant par ses mots toutes ces voix qui alimentent un texte qui en devient le miroir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect (boucles de voix off pour film fantôme), L’Attente 2019, 104 pages, 13€.

22/01/2020

Senta Simond et les ostentations discrètes

Senta-Simond.jpgLe premier livre de la jeune photographe suisse  Senta Simond "Rayon Vert" publié par Kominek en 2018, a été un succès critique et commercial. Son travail donne lieu en ce début d'année à sa première exposition américaine. L'artiste se concentre sur une approche intime du corps féminin. En lien avec ses modèles la photographe crée un monde plus sensuel que sexuel. Elle élimine le regard voyeuriste.

 

 

Senta-Simond 2.jpgL'objectif est de suggérer divers sentiments chez ses modèles avec lesquelles elle travaille parfois  depuis 10 ans. Elles sont choisies parce que Senta Simond trouve en elle "quelque chose d’intrigant dans leur caractère, leur attitude, quelque chose de fort et de doux en même temps. Il y a quelque chose de très spécifique qui me fascine, ce que je trouve généralement chez les femmes." écrit-elle.

 

Senta-Simond 3.jpg

Les photos sont prises afin de porter toute l'attention sur le modèle avec de simples arrière-plans en effacement. C'est là une manière essentielle pour se rapprocher du sujet afin de capter des moments subtils et intimes. Pas étonnant dès lors que celle qui a étudié l’esthétique et la théorie du cinéma à l’Université de Lausanne et a obtenu un Master en Photographie à l’ECAL est déjà une créatrice d'envergure internationale.

Jean-Paul Gavard-Perret

Senta Simond, "Exposition", Danziger Gallery, 980 Madison Avenue, New York, du 23 janvier au 29 février 2020.