gruyeresuisse

17/05/2019

Abbou de souffle : vers une nouvelle histoire

Abbou bon.jpgJonathan Abbou crée des portraits étranges, troubles, presque drôles avec une touche de mélancolie et des masques pour cacher des sentiments profonds. Les femmes s'y mêlent à la nature au sein de narrations picturales. Il y a des paysages immenses ou plus étroits pour immerger dans un songe ou une nouvelle histoire. La prétresse de tous les savoirs, Bina, et son disciple Irfane, naïf et doux reconstruisent l'histoire d'Adam et d'Eve selon de nouvelles donnes à travers une journée dans les arbres, des intérieurs bizarres. Les scènes se recomposent selon de nouvelles lois.

Abbou 3.jpgLa vie prend une forme intime et sauvage, se biffent les fausses images entre intériorité, recueillement et loin de ce qui détruit et tue. L'histoire devient un refuge, "anywhere out of the world" aurait dit Baudelaire. Mais aussi dedans. L'homme glisse des illusions subies à celles consenties que la femme offre au sein de la Nature. Il n'est plus question de lui faire porter les péchés d'Israël. Les principes de vilenies, les jeux qui font de la femme l'origine du mal disparaissent là où Jonathan Abbou joue avec les standards des figurations draînées par des siècles de civilisations douteuses et d'humiliations.

Abbou 2.jpgUne révolte insidieuse suit son cours. Le mâle n'est plus qu'une pâle figure. Il faut qu'il retrouve d'autres assises et laisse à la femme la place qui lui revient. Le premier a suffisamment faussé les cartes du tendre  en les transformant en cartographies de mort. A travers la femme se dessine de nouveaux avatars et une sauvegarde. Il y a là un appel à une nouvel idéal. La dystopie fait place à une recomposition du temps et de l'histoire dans une phénoménologie et une cosmogonie reprises et corrigées.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jonathan Abbou, "Oneiros", Dumerchez editions, 2019, 124 p..

15/05/2019

Clément Lambelet : théâtre de guerre

Lambelet 2.jpgClément Lambelet, "Two donkeys in a war zone", Editions Centre de la Photographie de Genève, 2019.

 

Dans ce travail de Clément Lambelet, et en une sorte de négatif de l'image, ne restent prLambelet.jpgesque que le blanc, le noir, l’à-peine coloré. Surgit le silence là où tout est bruit et fureur. L'évidement devient soudain la seule évidence.

 

 

 

 

La circulation en zone plus que dangereuse est proche de l’absurde. Les présences animales/humaines anonymes fuient ou meurent dans un endroit inconnu presque vide : désert plus que désert mais qu’on ne peut nommer. Et où il faut pourtant bien enfoncer nos visions. Nous savons bien que le terrain où le hasard de la guerre les a plantées n’est rien que néant. Néanmoins pourraient repousser des valeurs humaines au moment où l’inanité les caresse en pénétrant l’être et en le délitant violemment.

Lambelet 3.pngL’art à ce point devient celui du souffle encadré, un souffle qui détruit à la limite du réel et de l’irréalité. Nous sommes dans la région des tremblements mais où tout se découpe de manière trouble et irradiante. Il y a là le double registre de la fiction et de la réalité pour qu’à la fois résonnent la voix du passé et les appels à venir loin de ce qui rend le monde plus bestial qu'humain.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

12/05/2019

Marie Bovo : portes de l'Enfer et du Paradis

Bovo 2.jpgMarie Bovo, exposition solo, Galerie Laurence Bernard, Genève, du 16 mai au 29 juin 2019.

La Marsellaise d'adoption née à Alicante crée des paysages magnifiques et lumineux. Le support choisi renforce les œuvres. Elles deviennent d'immenses métaphores. L'artiste y poursuit son travail sur le cadre et l'espace à travers des paysages différents d'Algérie, d'Egypte,  de Russie par exemple.

Bovo 3.jpgSouvent ses expérimentations l'entrainent à proposer des visions nocturnes où tout semble en suspension comme au bord d'un gouffre ou d'une chute. L'espace est avant tout poétique mais  - et par incidences - le politique fait retour. Peu ou prou Marie Bovo dans ses « Stances » comme dans ses vidéos offre des visions renversées, des vides au sein de la compacité. La ville est aussi magique que pur chaos en rapprochement du Paradis et de l'Enfer de Dante - un des textes référence de la créatrice.

Bovo.jpgMais chez elle, et contrairement à l'imaginaire classique, l'enfer n'est pas en dessous ou chez les autres. Et c'est bien dans la ville voire dessus que brillent les lumières de l'Apocalypse. Il n'est pas troglodyte. Tout est à ciel ouvert. Ciel est un bien grand mot. Car il se charge de ce que les hommes en font. On peut prendre un verre sur des terrasses sans pour autant croire se laisser prendre par un romantisme exotique. Chez Marie Bovo tout est bien plus que cela : il suffit de regarder ses oeuvres pour s'en convaincre.

Jean-Paul Gavard-Perret