gruyeresuisse

07/12/2021

Till Rabus et nos doubles imparfaits

Rabus 3.jpgTill Rabus, - "Monographie", texte de Numa Hambursin et de Lucie Rico, Editions du Griffon, Neuchâtel, Décembre 2021, 184 p., 60 CHF
 
Till  Rabus reste l'espiègle fournisseur du merveilleux.  Demeurent dans ses oeuvres sans aucune formalité mais selon un formalisme surréaliste des histoires troubles où la forme est déjà dans le fond et le fond dans la forme. L'artiste poursuit un travail de fond de l'imaginaire. Tout fragment permet de recommencer ce qui vient de finir. Le corps éclaté fait la belle à la peur, et de la belle une peur.  De ses "morceaux" se créent des démesures d'énigmes.
 
Rabus.pngLa femme elle-même semble rétive aux serments menteurs et aux promesses jamais tenues. Elle est prête à tout. Till Rabus idem. Mâtinées d'absurde et de malice, ses oeuvres sont hyper-référencées voire savantes. Se mélangent aux saluts envers les maîtres anciens et modernes des toiles  labyrinthiques en des jeux de miroir inversés avec  des coups d'oeil sur les intersections de  l'art contemporain par diverses manipulations.
 
Rabus 4.jpgExistent une mélancolie mais aussi un humour exacerbé qui imprègnent les scènes les plus anecdotiques et les éléments du réel. Un insecte se pose sur un bouquet en plastique, les raviolis s'étalent sur le sol dans une lumière caravagesque, des êtres improbables s'avachissent ou se dressent et marchent sur des oeufs pour casser les évidences et lever bien des hypothèses sur nos croyances. Demeure toujours le point de démarcation entre espace vision et de réalité mais aussi de renaissance, entre un état de vie et un état forcément fantomatique dans ce que les corps (ou ce qui les remplace) portent de mystère.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

06/12/2021

Jeanne Spaeter  du nouveau contrat amoureux

Jeanne.jpgL'artiste genevoise domiciliée à Berne, Jeanne Spaeter sʹest lancée dans une performance artistique intégrale pendant un an : se mettre en couple avec un parfait inconnu (rencontré et choisi sur Tinder) en tentant de tout optimiser. Après une analyse marketing auprès de ses ex et un contrat confectionné par une avocate (nombre d'heures et de nuit passés ensemble et de baisers, etc.), elle se lance dans une année de relation expérimentale sous le prisme de l'entreprenariat des rapports amoureux. Le but de la jeune femme de 28 ans était de vivre une relation où tout est optimisé et voir si l'attachement peut naître. Le couple finit par rompre le contrat au bout de 317 jours, le dimanche 21 novembre 2021.  
 
Jeanne 3.pngLe projet de la performeuse était la suite logique à ses autres travaux artistiques. Exit le romantisme. L’idée était de se demander si les relations qu’on entretient sont aussi une forme de job - ou non. "Si je délivre des services amoureux, n’est-il pas logique d’obtenir des retours sur expériences" écrit la créatrice. Tout ce qui est implicite mais qu’on prend comme base pour entrer dans la norme resta donc sous contrat. Le but était de montrer l’absurdité de ces règles en se basant sur des livres qui façonnent notre imaginaire romantique.  Mais une telle performance a permis de parler d’amour de façon moins pudique. Jeanna Spaeter ne voulait pas que l’affect entre en compte. "Je voulais quelque chose de très rationnel, de froid" dit-elle. Mais tout ne s'est pas passé comme prévu (du moins en partie). Avec Mike, elle s'est rencontrée pour lire et s’accorder sur le contrat.  Signé, les voici ensemble et de dormir dans le même lit le soir venu avant d'apprendre à se connaître au fil des semaines. "Ce qui est intéressant, c'est que la situation nous a obligés à créer l’attraction. La recherche de ce qui nous plaît chez l’autre devient une manœuvre, disons active, pour ressentir du désir puis du plaisir" précise Jeanne Spaeter.  
 
Jeanne 2.jpgDans les clauses du contrat, le rapport sexuel n’était pas défini par une pénétration et  certaines pratiques étaient prohibées. Finalement, il y avait une clause de consentement : chaque relation sexuelle devait être verbalement et clairement consentie par les deux partenaires. Néanmoins se dire qu’on entretient une relation par devoir n'est ici ni pathétique ni dérangeant même si la créatrice ne savait pas d'abord exactement pourquoi elle continuait cette relation sinon par travail. Créant une page Instagram pour que soit suivi cette aventure, elle a permis à certains de repenser les codes et usages de leurs couples et leur façon de vivre à deux. Au final, c’est ce qui a donné du sens à ce travail. Même s'il y eut a aussi des réactions assez violentes. Certes nul ne sait si un tel contrat  suffit pour être amoureux et amoureuse Mais il s'agit d'évaluer un tel usage plus ou moins fédérateur et sa mécanique. Le romance n'y est pas forcément absente chez celle qui y a laissé des "plumes". Elle a néanmoins compris qu'il fallait  tout repenser et être consciente de codes, les questionner en toute confiance. Et ce, pour que l’amour puisse possiblement exister et perdurer en des fragments d'un nouveau "discours"
 
Jean-Paul Gavard-Perret

05/12/2021

La très haute - Véronique Sablery

sablery.jpgLe dédoublement chez Véronique Sablery donne un autre pouvoir à la représentation. Au fil de ses séries l'image interroge jusqu'à sa créatrice qui elle-même déplace l'idylle entre l'oeuvre et son support. Le corps dans ses "décollements" ne se brouille pas il surgit pour autre chose : le tourment d'une image apaisée entre regard et contours.   Même lorsqu'il est impossible de savoir à quelle exigence inconnue l'oeuvre répond, des sources sont capitales pour tenter de résoudre quelques-unes de ses énigmes (exercice de la prison, d'une certaine nudité, etc.). Ces régions de dissemblances servent de fondements et variantes. Véronique Sablery y procède par élagage. Et c'est le point focal de l'œuvre révélé et interprété par les différentes protagonistes - femmes, oiseaux, fleurs.
 
Sablery 3.jpgIl existe là une vocation à l'art en tant que religion. Afin que celui-là retrouve la possibilité d'une image impossible, celle qui fixée ne se fixe pas mais tremble.  Il y a quelque chose d'inexplicable dans un tel art : nous  en cherchons la cause et elle est invisible. Elle tient sans doute à une forme d'amitié au lieu de l'amour attendu. L'oeuvre en offre des réponses. Le sentiment en est au cœur mais rien n'en est dit - à savoir montré. Et Véronique Sablery - supprimant tout élément narratif - peut transformer la question posée "dans" l'art en question posée "par" l'art.
 
sablery 2.jpgL'oeuvre n'est pas elliptique, structurée par l'absence de sens, mais volontairement lacunaire et en diverses surimpressions et décalages. Tout pathos en est exclu. Et la complicité de l'artiste et de ses modèles trouve écho dans cette  connivence plastique entre l'"objet" et sa "surveillante". Tout en faisant signe vers le passé la créatrice s'en trouve séparée par l'irruption d'un espace de narration tout à fait original qui n'est pas un miroir mais une vision. Par son impossibilité même, elle prend la mesure de ce que la disparition signifie. Véronique Sablery offre donc une troublante mise en perspective de son insistance. Ce qui ne peut plus être montré peut encore être "pré-vu" dans une sorte de magie figurative.
 
Jean-Paul Gavard- Perret
 

facebook.com/veronique.sablery