gruyeresuisse

08/01/2021

Jean-Luc Godard : du bon usages des objets filmiques

Godard Bon.pngLimiter Godard  à sa maîtrise technique serait la meilleure excuse pour ignorer l'essentiel :  son don de regard capable de donner au monde par l'image en mouvement une poésie particulière. Néanmoins la passer sous silence serait ignorer tout ce que Godard a apporté au cinéma. Elle lui a permis - entre autres par sa connaissance et son intérêt pour des objets techniques nouveaux - de gagner son autonomie et de  créer bien  des innovations. De petites caméras, le numérique, le téléphone (dont il se sert dans " Film Socialisme ") lui permettent de devenir le créateur  dégagé des contraintes économiques qui entravent trop la liberté des cinéastes.
 
Godard 3.jpgCe livre étudie les usages des objets techniques filmés, les tables de mixage pour les " Histoires du cinéma ",  et tout ce qui échappe aux  simples effets de mode et donc  au vieillissement imposé  par les impératifs de la production. Ces objets entrent totalement dans la création du film. Néanmoins l'écriture cinématographique ne se laisse pas phagocyter  par ces prothèses. Les films de Godard interrogent et critiquent  les outils nécessaires à la réalisation en passant d'une création personnelle à parfois une création collective. Perpétuel éveilleur éveillé Godard même s'il ne filme presque plus se confronte toujours aux objets artificiels qui permettent de montrer plus en montrant autrement. Le tout dans un point de vue qui échappe à l'attraction des formes récurrentes.
 
Godard 2.jpgLe numérique lui donne la possibilité, depuis " Éloge de l'amour ",  et en reprenant son langage de presque toujours , d'accorder au "film" un sens plus extensif par l'exposition de diverses réalités dans le même cadre. Godard y ajoute les échos des mots, des timbres des voix,  etc. Le tout dans les évolutions réciproques des histoires et de la forme, de la théorie et de la pratique sans se limiter à de simples dialectiques. Si bien que  le "juste une image" devient plus qu'ailleurs non seulement une image juste mais belle. Et c'est ce qu'on peut reprocher à un tel livre : ne pas appuyer suffisamment sur ce point essentiel.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

"Godard / Machines",  sous la direction d'Antoine de Baecque et Gilles Mouëllic Yellow Now, Côté cinéma, 2020, 253 p., 24 €.

26/12/2020

Laurence Boissier : grands et petits moments de solitude

Boissier.jpgLaurence Boissier, "Inventaire des lieux", art&fiction, coll. SushLarry,  Lausanne, janvier 2021,  CHF17.80, 168 p..


Laurence Boissier poursuit un travail de sape aussi insolent qu'en demi-teinte et toujours avec humour. Elle explore des situations qui, quoique des plus communes, ne sont pas forcément faciles à vivre.
Occuper une baignoire à deux, assumer un plein d’essence, entrer sur une piste de danse reste a priori donné à tout le monde mais cela n'empêche pas certains écarts de conduite dont nous pourrions aisément nous passer. Mais l'esprit ou le corps possède d'étranges lapsus gestuels qui nous échappent et sont sans doute aussi révélateurs que ceux sur lesquels Freud mit le doigt.

Boissier 2.jpgIl est inutile probablement d'en faire une choucroute, mais dans ces moments là, l'émotivité nous rend non seulement inconséquents mais parfois ridicules. Et nous sommes ravis de trouver en la Suissesse notre soeur en maladresses. Elle  devient la doctoresse mais aussi la patiente de telles situations dont elle fait un tour en laissant remonter ses propres souvenirs d’enfance, d’adolescence et de maternité. Cadrant les situations d'actes presque manqués elle met à nu nos états d'impuissance au moment où nous avons rêvé soit de jouer les autruches soit de prendre la fuite.
Boissier 3.jpgCapitaine de navigation au long cours aux commandes d'un charriot de la Migros dont les roues semblent suivre des courants opposés, entre flegme et dérision, l'auteure propose des situations à double fond : les pistes de stations essences ou celles de danse , les couloirs des super-marchés comme des métros. Reste néanmoins, une fois que nous avons évité la chute de nos corps et de nos dignités, de reprendre le cours de notre apparente réussite. Quitte à la surjouer.


Jean-Paul Gavard-Perret

21/12/2020

Anne Rochat : le corps, l'espace, le temps

Rochat.jpgAnne Rochat. In Corpore, Espace Projet, Musées des Beaux Arts Lausanne, du 11 décembre 2020 au 14 fevrier 2021. Monographie de 152 p. à paraître chez art&fiction, début mars 2021 avec des textes de Jean Rochat, Olivier Kaeser.

Rochat 2.jpgAnne Rochat présente dans cette exposition   un panorama de son travail de ces dix dernières années. La majorité des oeuvres est constituée de performances en réponse à des situations et des lieux dans lesquels  l'artiste fait - comme elle l'écrit -   "l’expérience sensible du déplacement, de l’inconfort, de l’exotique, du dérangeant ou de l’étonnant puis de chercher à en restituer la substance dans une forme incarnée dans un corps" qui généralement est le sien.

Rochat 4.jpgCertaines des performances visibles ici furent  réalisées à l'origine face à un public et sont reprises en différé grâce à la vidéo. D’autres, réalisées par l’artiste en solitaire sous le nom de son alter ego Doris Magico, n’existent dès le départ que par la captation vidéo. Anne Rochat y détourne des objets de leur usage quotidien, dans une atmosphère entre le burlesque et l'inquiétant pour capturer le souffle de vie d’un corps plongé dans le contexte particulier de diverses expériences sensorielles. 
Rochat 3.jpgLa créatrice rassemble donc en un seul lieu des espaces géographies - de l’Amérique latine à la Chine, de l’Inde à la vallée de Joux. La présentation de l'exposition est réactualisée   par le renouvellement des vidéos toutes les trois semaines  pour mieux faire ressentir l'importance des mouvements et des flux dans un seul travail de recouvrement et dénudation à l'épreuve du  temps. La plasticienne y essaye des possibles contre l'harmonie. Elle lui  préfère toujours  la dysmorphie colorée qui devient (comme Doris Magico) sa soeur jumelle au sein de cette divagation fantaisiste loin des perceptions compassées. 
Jean-Paul Gavard-Perret