gruyeresuisse

31/10/2021

Lorsque Catherine Bolle met en scène Matthieu Messagier

Massagier 2.jpgMatthieu Messagier et Catherine Bolle, "À Rome les sureaux sont en fleurs", Editions Traces, Lausanne, 2021. Livre présenté au salon de bibliophilie "Pages", 23eme édition bis, Palais de la Femme, Paris, du 26 au 28 novembre 2021
 
 
Messagier 4.jpgCet ouvrage fait suite à "Jouets dispersés aux enchères insolvables de l'enfance". Il couronne le parcours éditorial entamé depuis les années 2000 par l'artiste et le poète disparu cette année. Ce dernier texte inédit est toujours aussi transgressif. Il est conçu et accompagné de gravures par Caterine Bolle. Elle-même le définit comme "foufou" et il l'est dans ses diagonales. Leurs remous formentent une immobile splendeur. Le corps en ses désirs semble marcher en avant de lui-même mais l'artiste par la présence éclaboussante et en rien mimétique de ses dessins en retire l’écume comme on retirait jadis la peau sur le lait.
 
Messagier.jpgDes trésors cachés se retournent sur eux même tel un gant par effets de visibilité des images. Surgit la transgression de la transgression. Catherine Bolle ne cesse  de la "caresser" au moment où l'écriture absorbe les apparences pour mieux les voiler. Les sources du plaisir s’enfuient en riant. Les mots galopent par-dessus les désirs. C’est un délice mais pas celui - bien sûr - que le voyeur escomptait. Messagier fait preuve d’une souplesse verbale et d’une dérision qui s’affina avec le temps. Il se peut même qu’il fasse partie des quelques poètes qu’on retiendra de la seconde partie du XXème siècle et du début du XXIème.
 
Messagier 3.jpgLe texte devient une matière aussi abstraite que sensuelle. Tout y demeure entre clôture et passage, exhibition et aporie. Mais la plasticienne souligne aussi  l'absence, l'absolu de l'absence, l'absolument séparé. La peau comme l’écriture reste une frontière, un barrage plus qu'un passage. Rien ne s'achève. Tout s'égare. Poésie, image et corps n'appartiennent qu'au mystère là où une forme particulière d’amour préside au chemin - car il n’y a pas de chemin où il n’y a pas d’amour.  C’est pourquoi sur ce chemin ce livre reste un horizon poétique qui répond à sa propre nature : à mesure qu'on s'en rapproche ils s'éloignent.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

28/10/2021

Marie-Claude Gardel : présences in absentia

Gaedel.jpgMarie-Claude Gardel, "Estampes", CAB, Vevey, 9 otobre 2021 au 28 janvier 2022.
 
A travers ses estampes qu'elle qualifie d'"improbables", Marie-Claude Gardel  interroge les conditions d’existence de la représentation, ses chances de survie et son point de rupture. Chaque estampe est dépouillée de tout élément décoratif pour laisser surgir une sorte d'essence première qui hypnotise en retour d'une sorte d'état primitif presque organique.
 
Ne subsistent que des plans comme oxydés ou ravagés. Cela contribue à établir une inscription dont l’élucidation tourne à un presque effacement en d’étranges transferts. L'abstraction prend ici un sens particulier : elle est plus tellurique que mystique. Tout se joue entre une masse confuse et les signes qui s’en dégagent.
 
Gaedel 2.jpgLe travail consiste à rendre une absence présente, une présence absente en ce qui  s’efface et ce qui s’inscrit. D’où ce jeu entre proximité et éloignement.  Ce qui corrode et émiette les surfaces les renforce. Car ce qui subsiste n’ouvre en rien sur une évidence comme si tout se refusait à s’articuler dans un espace compréhensible. Chaque estampe nous "parle" par l'errance que Marie-Claude Gardel programme et invente.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

20/10/2021

Par le chas des genèses - Nathalie Perrin

Nathalie Perrin.jpgNathalie Perrin, "Traversées", Galerie Heinzer-Reszler, Lausanne, du 29 octobre au 4 décembre 2021
 
Nathalie Perrin dessine des schémas hirsutes, échevelés qui lui permettent de référencer et d'assembler un réseau de  citations, noms d’artistes, titres de livres et de films. Existe là une sorte de savoir sous formes de pense-bête visuel qui traduit une dynamique de la création et de la pensée. C'est aussi le moyen de mettre en oeuvre un travail avec celles et ceux qui comptent pour elle et l'affectent.
 
 
Perrin 2.jpgDe tels ensembles fascinent par ce qu'ils déclenchent différents types de désir de voir, de connaître, de repousser des limites. Ce que l'artiste dessine devient par effet de surface un lieu intime et mental où se produit ces diverses connexions là même où l'inconscient s'en empare pour les faire rejaillir dans une sorte de non contrôle. Chaque oeuvre devient la carte d'un parcours secret loin d'un simple affichage. L'oeuvre devient la visibilité d'une lutte intestine entre le moi, sa clarté, son rapport aux autres mais aussi et surtout avec son inconscient.  Chaque création de l'artiste en devient  "l'âme à tiers" dans des gammes de couleur cyan et bien d'autres encore.
 
Perrin 3.jpgLes oeuvres sont donc bien des traversées de l'inconscient, de ce qui émeut la créatrice, la pousse  à la réflexion là où l'esthétique rattrape par la queue le désir et ses complexions multiples.  C'est le jeu d'une sorte de volupté cérébrale mais qui déborde entre les notations informatives et une sorte de folie rebelle. Par la danse des signes la créatrice devient funambule là où le réel se découvre  non par de simples images mais des mots-images. Ces traces de données immédiates de la conscience créent une approche de fond par effet de bandes où se superposent diverses unions.
 

Jean-Paul Gavard-Perret