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23/02/2021

Frédéric Gabioud : seuils de résistance

Gabioud.jpgFrédéric Gabioud, "Aurora", Galerie Joy de Rouvre, Genève, à partir du 15 mars 2021
 
 
"Aurora" est la première exposition personnelle de Frédéric Gabioud. Le Vaudois semble placer l'image sur une ligne de flottaison. L’image devient une peau fuyante en digression de couleurs. Et dans une sorte de granulation c'est comme si deux exclusions se superposaient.
 
De reprises en reprises, de plans en plans s’instruisent un flux persistant et une dispersion insistante. Ils consacrent le lieu où non à force mais par force il n'y a plus rien à montrer - ou presque. L'artiste crée une manière d'ironiser l'art. Il rend l'image incertaine voire "inexistante". Surgit un seuil de visibilité et de résistance entre égarement et l’errance dont l’image surnage tant que faire se peut.
 
Elle survit au bout de la représentation. Elle paraît s'effacer sans pour autant renoncer à son immensité errante selon une forme d'épure minimale et radicale. C'est une manière de dégager l'essence même de l'art avec lequel le créateur choisit de se battre et de s'exprimer. Regarder revient à avancer à tâtons, dans la nuit des apparences. Preuve que si un artiste savait ce qu'il va s’imager, ça ne serait pas la peine de créer et d'imaginer encore.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

14/02/2021

La conspiration de Boches - Blaise Cendrars

Cendrars.jpgBlaise Cendrars, "J’ai tué", Fata Morganan, Fontfroide le Haut, 2021, 40 p
 
Selon la légende Freddy Sauser devint poète à New York dans la nuit du 6 avril 1912. Il écrit Les Pâques à New-York long poème fulgurant rédigé d’un seul trait où s’exprime la détresse morale du jeune auteur au sein de la cité où  "l’aube a glissé froide comme un suaire / Et a mis tout à nu les gratte-ciels dans les airs".  Néanmoins une autre source peut être évoquée sinon pour l'engagement dans la poésie du moins vers la détresse. Lorsque la guerre de 14 éclate, Cendrars s’engage comme volontaire : il est blessé et perd son bras droit. L’expérience du combat et de la mort va désormais réapparaître constamment dans son œuvre. D'où, et à l'origine, ce pamphlet - écrit de la main gauche. L'auteur évoque l’ignominie de la guerre. Et ce beau livre reproduit en fac simile l’édition originale imprimée en couleurs par François Bernouard en 1918.
 
Cendrars 3.jpgL'auteur - si l'on peut dire - n'y va pas de main morte dans son "enthousiasme" pour braver son semblable - homme ou "singe" : "Œil pour œil, dent pour dent.(...)Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche." écrit le poète qui ajoute un peu plus loin :  "J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre." L'horreur de la guerre est là. La virulence de Cendrars est là. Non seulement il refuse de jouer avec des "vieilleries" poétiques mais casse le prétendu humanisme qui cautionne les tueries officielles.
 
Cendrars 2.jpgLes dimensions de la vie  et de la mort surgissent dans un langage résolument libre à l’écart de toute forme d’embrigadement même celle du surréalisme qui lui tendait les bras.  Cendrars avait d'autres chats à fouetter que la posture avant-gardiste et bien d’autres territoires à explorer. Il s'agit  et par ce pamphlet non - du moins à cette époque - de s’embarquer vers l’ailleurs pour « tuer les morses » ou sous d’autres climats sans craindre les piqûres de la mouche tsé-tsé, mais de mettre à nu la boucherie organisée. Il montre comment l’économie et la politique prend force de saccage sur l'existence. Ce texte donne une des clés essentielles à une œuvre majeure et à une poétique très particulière.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

05/02/2021

Les chassées de Claire Genoux - nuit et brouillard

Genoux 1.jpegClaire Genoux est née à Lausanne.  Elle y publie en 1997 son premier livre de poésie, Soleil ovale, aux éditions Empreintes. Elle poursuit une œuvre qui explore le deuil et la mémoire, entre présences fugitives et évocations des lieux de l’enfance, marquées par l’hiver et la tombée de la neige. Elle publie aussi des fictions dont le superbe "Lynx" en 2018 aux éditions José Corti. La créatrice n'admet pas les flétrissures voire bien plus que les maîtres laissent aux femmes.  
 
Genoux.jpegEt "Les seules" sont les prisonnières d’un paysage d’hiver, entre les baraquements, les barbelés, les coups, la neige, les arbres, les corps tombés des wagons. Elles disparaissent, entre les cris des hommes, les fusils et les chiens de guerre. Privées de mère deviennent les jouets de l’Histoire et de sa violence. L'auteure n'ignore rien de leurs supplices, de leur angoisse. Toutes restent à peine des rescapées : juste des survivantes de glaçantes épures aux lueurs d'incendie là où bien des rois Lear n'ont que faire de leurs diphtongues meurtries.
 
Ces femmes renvoient bien sûr à la Shoah mais l'auteure en étend le cercle. Fantômes que fantômes, les hommes les traversent et "Les seules restent là, à ne peser plus rien que le poids des âmes oubliées entre les arbres." Mais dans une sorte de sourde résistance là où les hommes "ne viennent jamais rechercher ce qui reste" et veulent les arracher à la mémoire, à leur enfance, violer leur passage, franchir leurs sexes et leurs langues, Claire Genoux leur redonne voix. Elle rappelle une porosité pour les chassées de l'histoire générale du monde et la valeur d'usage que celle-ci leur accorde. Existe donc le chant des échouées de divers camps où sont exécutés des sentences en un hiver qui a tant duré que nous ne savons plus dans quel passé gît la honte à venir.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Claire Genoux, "Les Seules", Editions Unes, Nice, 2021, 136 p., 21 E..