gruyeresuisse

13/01/2020

Loren Kagny et les déplacements identitaires

Loren Kagny.jpgLoren Kagny, "For your doll & heart", Quark, Genève du 16 janvier au 29 février 2020.

Loren Kagny crée un monde baroque à la fois par les costumes qu'elle invente et leur mise en scène dans un art de la pose et de la lumière. La poésie de ses images en couleurs ne cherche jamais l’emphase mais la sublimation.

Loren Kagny 2.jpgL'ancienne élève de l'HEAD incarne une synthèse réussie de la liberté stylistique mais aussi de la rigueur en croisant diverses thématiques dans lesquels l’humain demeure central. De telles photographies portent les marques d’amours, de blessures et de joies mais toujours vues avec écart et parures pour éviter les effets platement psychologiques.

Loren Kagny 3.jpgExistent de petits traités d’archéologie de la mode donc du fugace mais aussi des stéréotypes identitaires et onementatux. Le tentation du raffiné est toujours contrecarrée par une pinte de "punk-attitude" là où il ne faut jamais rechercher le prétendu marbre de l’identité supposée mais sa terre friable. Celle qui fait face dans le réel comme dans l’illusoire au sein d’un jeu de piste dont une telle oeuvre devient le nid. Les personnages en surgissent de la pénombre afin de toucher quelque chose de fondamental et aux échos multiples.

Jean-Paul Gavard-Perret

12/01/2020

Fanny Gagliardini : espèces d’espaces

Gaglia.jpgJaillissent des travaux minimalistes de Fanny Gagliardini divers types de hantise des lieux en une poésie mystérieuse et prégnante. Un ordonnancement subtil, acéré (mais doux parfois) crée un langage particulier. Les volumes ou les pans (avec de précieux interstices) pourraient sembler servir de caution au rêve là où une forme "d’anonymation" déclinée sous forme de structures crée une énergie parfois solaire, parfois ténébreuse.

Gaglia 1.jpgLa puissance immobile, épurée et chargée de silence fait bouger les lignes. Le regard se perd dans un tel contexte qui suggère un équilibre où le jeu du lointain fait celui de la proximité autant dans les peintures que dans les vidéos qui les animent dans un contexte "paysager" premier.

Gaglia 3.jpgSous l’apparence crue, les "lieux" sont dégagés de toute facticité aguicheuse ou de pure «façade». Se produisent une complémentarité et une harmonie intempestives. L’oeuvre renforce l’idée que l'art est fait pour métaboliser le réel et permet de franchir des seuils. Il reste au service de rapports complexes. Masses et ruptures de plans font que les structures et leur contexte se regardent et se complètent. L’espace y devient temps. Temps non pulsé mais à l’indéniable force suggestive.

Jean-Paul Gavard-Perret

Fanny Galgiardini, Dehors Dedans Dedans Dehours", www.fannygagliardini.com

08/01/2020

Une Vaudoise trop discrète : Catherine Colomb

Colomb 2.png"Tout Catherine Colomb", édition sous la direction de Daniel Maggetti, Zoé Editions, Chêne-Bourg, 2019, 1680 p., 39 E..

Catherine Colomb (1892-1965) développe une œuvre inclassable et avant-gardiste. Pour autant lors d'un entretien accordé à la TSR en 1961, elle avoue ne pas connaître les auteurs de Nouveau Roman auxquels on ne cessa de la comparer. Et avec malice plus que naïvet elle dit avoir un faible pour les romans policiers et les revues de potins comme "France- Dimenche"... Cette  femme de la bonne société vaudoise, mère attentive et épouse d'un avocat respecté poursuivit une activité littéraire quasi clandestine et singulière peu éloignée des oeuvres les plus importantes du XXe siècle.

Colomb.pngExiste dans ses romans tout un travail sur et de la mémoire proche de celui de Proust, ainsi que divers déroulements des mouvements qui rappellent ceux que propose Virginia Woolf et qui annoncent Nathalie Sarraute. Certes l'auteure ne se fit pas de cadeau : « Catherine Colomb ? Elle est vraiment impossible à comprendre. Il y a un tel fouillis de personnages... À la quinzième page, on ferme le livre, on renonce. Savez-vous pourquoi ? Elle ne se comprend pas elle-même. Elle écrit au hasard, sans plan, sans but." écrit-elle.  Mais c'est bien la preuve qu'il ne faut jamais croire la vision d'une auteur par elle-même.  Son objectif était à la fois plus simple et plus compliqué : suivre la vie de ses perdonnages sans ne répond jamais conformément à un plan puisque l'existence n'en possède pas.

Colomb 3.pngLa mémoire intervient sans cesse dans l'oeuvre. Elle ouvre une vie parallèle à celle qui est vécue "objectivement'". Et ce, pour l'effacer et la broder. Son chef d'oeuvre "Châteaux en enfance" l'illustre. Elle y rompt radicalement avec le roman traditionnel et inaugure une forme qu'elle n'a eu cesse de creuser. Tout fonctionne dans un art de la digression et des associations d'idées là où le temps fait son oeuvre. Une telle technique narrative ouvre le roman à ce que Bergson nomma la vision panoramique des mourants. La création illustre donc bien le passage du temps et la transformation des souvenirs qui plutot que de raviver le passé l'éteint.

Jean-Paul Gavard-Perret