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07/11/2021

Francis Baudevin & : dans les affres de l'abstraction

Baudevin Bon.jpgFrancis Baudevin &, «Abstract-Contact», Mark Mueller, Zurich, du 5 novembre 2021 au 5 janvier 2022.
 
Francis Baudevin est accompagné ici de  John M. Armleder, Pauline Boudry / Renate Lorenz, Catherine Ceresole, Helmut Federle, Christian Floquet, Christian Marclay, François Morellet, Olivier Mosset, Robert Nickas, Laurence Pittet. C'est l'occasion de souligner l'importance de l’art conceptuel et abstrait.
 
Baudevin 2.jpgFrancis Baudevin en  reste  le maître mais celles et ceux qui sont présents ici avec lui  ne sont pas de simples épigones. La radicalité est de mise dans le lieu même (Zurich) où l'abstraction acquis très vite dans le siècle dernier son droit de citer. Dans de telles approches la géométrie des formes  ne cesse de lutter contre toute forme de viscosité paraphrasante.
 
Baudevin bon bon.jpgLa seule théâtralité est celle de la peinture en ses  sédimentations.  Quoiqu'on en dise l’émotion est là mais latente. A travers des formes et couleurs élémentaires elle sacrifie tout lien  avec un quelconque thème ou narration afin de dégager une force singulière créatrice d’une énergie par l’éclosion des couleurs  que les volumes cernent. Divers effets de bascule se produisent en de tels explorations et leurs propriétés spatiales. Le géométrisme y prend une importance capitale et tout reste en parfaite succession de l’école de Zurich. Les artistes poussent encore plus loin ses arcanes.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

03/11/2021

Florence Grivel : la vie est ailleurs

Grivel.jpgSous forme de divagations autour de sa formation artistique, Florence Grivel fait de son livre moins une autobiographie qu'un "conte alchimique, un récit initiatique où la narratrice passe - selon la structure classique du genre - d’une quête de ses besoins vers celle de son désir.". Ouverte au dialogue avec elle-même la talentueuse narratrice prend diverses casquettes et ce pour explorer les moindres détails (Comment choisir son vinaigre Balsamique ou pomme non-filtrée) dans cette enquête "sur la vie bonne dans un récit de voyage aux couleurs italiennes."
 
Grivel 2.jpgS'y succèdent des vignettes enrichies : preuve qu'une telle aventurière est aussi abasourdie par son bagage d’historienne de l’art que sonnée (avant de se reprendre) par des rencontres imprévues qui la guident où elle n'avait pas prévu. L'énergie qu'elle cherche dans l'art est peut-être bien ailleurs. Pour preuve ce pont d'achoppement d'un tel récit et sa clé : une reproduction de la Joconde  se retourne pour offrir son verso monochrome vierge qui s'enroule pour devenir le récipient de l'élixir qui pourrait enivrer ou calmer la vie de la narratrice.
 
Grivel 3.jpgCelle-ci, au sein d'une écriture primesautière  s’échappe des salles de musée vers les collines toscanes, flâne au marché et plonge dans les eaux vivifiantes d’une plage. Néanmoins elle reste fidèle à ses basiques et n'oublie pas de prendre des nouvelles de Vermeer et de Duchamp,  de Rosemarie Castoro et d’Yves Klein.Mais de l'Italie, Peccato ! elle ne verra pas la Joconde et son point de fixation diffractée..
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Florence Grivel, "Sfumato. Je n’ai jamais vu la Joconde en vrai", coll. ShushLarry, Art&fiction, Lausanne, 2021, CHF14.90. et "Je n’ai jamais vu la Joconde en vrai, soirée le 6 novembre 2021", chez l'éditeur.

31/10/2021

Lorsque Catherine Bolle met en scène Matthieu Messagier

Massagier 2.jpgMatthieu Messagier et Catherine Bolle, "À Rome les sureaux sont en fleurs", Editions Traces, Lausanne, 2021. Livre présenté au salon de bibliophilie "Pages", 23eme édition bis, Palais de la Femme, Paris, du 26 au 28 novembre 2021
 
 
Messagier 4.jpgCet ouvrage fait suite à "Jouets dispersés aux enchères insolvables de l'enfance". Il couronne le parcours éditorial entamé depuis les années 2000 par l'artiste et le poète disparu cette année. Ce dernier texte inédit est toujours aussi transgressif. Il est conçu et accompagné de gravures par Caterine Bolle. Elle-même le définit comme "foufou" et il l'est dans ses diagonales. Leurs remous formentent une immobile splendeur. Le corps en ses désirs semble marcher en avant de lui-même mais l'artiste par la présence éclaboussante et en rien mimétique de ses dessins en retire l’écume comme on retirait jadis la peau sur le lait.
 
Messagier.jpgDes trésors cachés se retournent sur eux même tel un gant par effets de visibilité des images. Surgit la transgression de la transgression. Catherine Bolle ne cesse  de la "caresser" au moment où l'écriture absorbe les apparences pour mieux les voiler. Les sources du plaisir s’enfuient en riant. Les mots galopent par-dessus les désirs. C’est un délice mais pas celui - bien sûr - que le voyeur escomptait. Messagier fait preuve d’une souplesse verbale et d’une dérision qui s’affina avec le temps. Il se peut même qu’il fasse partie des quelques poètes qu’on retiendra de la seconde partie du XXème siècle et du début du XXIème.
 
Messagier 3.jpgLe texte devient une matière aussi abstraite que sensuelle. Tout y demeure entre clôture et passage, exhibition et aporie. Mais la plasticienne souligne aussi  l'absence, l'absolu de l'absence, l'absolument séparé. La peau comme l’écriture reste une frontière, un barrage plus qu'un passage. Rien ne s'achève. Tout s'égare. Poésie, image et corps n'appartiennent qu'au mystère là où une forme particulière d’amour préside au chemin - car il n’y a pas de chemin où il n’y a pas d’amour.  C’est pourquoi sur ce chemin ce livre reste un horizon poétique qui répond à sa propre nature : à mesure qu'on s'en rapproche ils s'éloignent.
 
Jean-Paul Gavard-Perret