gruyeresuisse

20/11/2021

Kafka le choucas

Kafka.jpgKafka fut amené entre à lier connaissance avec des cercles d’artistes dont le clan des 8 (avec Alfred Kubin). Mais il se refusa à se dire dessinateur lui-même. Mais il lui arrivait de griffonner toutes sortes de signes quasi hiéroglyphiques qu’il avait coutume de mêler à ses lettres, ses cartes postales et ses carnets de notes. Ces soi-disant gribouillages sont en fait une réflexion plastique et cryptiques de celui qui s'est voué aux traces, qu’elles fussent écrites ou graphiques, sachant qu’elles sont toujours conjuratoires, et parfois prémonitoires, pour ne pas dire destinales.
 
Kafka 2.jpgS'y retrouvent des formes auxquelles Kafka tente d’accéder. Elles expriment des hantises intimes qu’il lui faut conjurer et se concilier sous forme de traits.  Souvent l'auteur les jeta. Mais par l'intercession de Max Brod beaucoup de dessins furent sauvés. Leur aspect expressionniste enfantin, sarcastique ou farcesque crée un théâtre parallèle à l'oeuvre écrite. S'y retrouvent des pantins en perdition. En jaillit la pensée sauvage d'un homme qui sait donner vie à quelques traits à un devenir-animal surgit non sous forme de cancrelat mais d’un chien volant, d’une taupe ou d’un singe. Chacun en son errance.
 
Kafka 3.jpgCette entente secrète, innée, avec le règne animal est d’ailleurs comprise par  son propre nom : "kavka" en tchèque veut dire choucas. Et il restera l’animal totémique de Kafka pour son œil inquisiteur, scrutateur et dubitatif. Et à l’instar de Michaux et d’Artaud il découvre dans l’acte de dessiner un geste qui détourne le mauvais sort, en invoquant ce qu’il tente de conjurer ou de se concilier par rien qu’un jeté de traits à main levée. Et par l’intercession duquel une image peut soudain prendre vie sous l’œil vigile d’un tel choucas.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Kafka, "Les Dessins", Editions les Cahiers Dessinés, 8 avenue de la Gare 1003 Lausanne Suisse.

11/11/2021

Profondeur et transparence : Catherine Bolle

Bolle bon.jpgCe superbe livre grand format (ce qui donne plus de force aux oeuvres présentées) permet de faire le point sur les travaux et expérimentations les plus récentes de Catherine Bolle. Figure majeure de la scène artistique suisse, elle poursuit un travail au delà de toute figuration humaine ou paysagère. Pour autant l'humain n'est pas édulcoré mais la créatrice s'intéresse avant tout aux traces qu'ils laissent à travers ce qu'ils créent. Mais elle leur propose aussi le moyen d'apporter la beauté dans leur existence.
 
 Bolle 3.jpgSes approches sont multiples. graphies sur calque ou verre, verres acryliques, interventions en paysages ou sur des architectures, encres, graphites, pigmentations, illustrations de livres, livres d'artiste, etc.. Deux contours ou deux surfaces n’en font parfois qu’une. L'inverse est vrai aussi. Si bien qu'additionner devient un raccourci vers la soustraction cachée à l’affût.
 
Bolle 2.jpgExiste tout un théâtre des quatre éléments : terre, eau, feu, air interviennent dans la création des oeuvres et selon divers traitements d'autant que l'artiste ne cesse d'en expérimenter seule ou avec des "éléments" extérieurs : poète, industriel, architecte, scientifique. Chaque oeuvre dans une certaine mesure est un décor mais surtout crée des univers de l'étrange dans le jeu des formes, couleurs, biffures, griffures, effets d'opacité ou de transparence par superpositions ou pliages. Ce livre permet de le comprendre comme se crée un espace où se dessine la force des actions que Catherine Bolle imprime. Surgit un invisible rythme dans l’infinité de transpositions.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
 
Catherine Bolle, "Des eaux nomades à la ruche humaine", Till Schaap éditions, 2021, Berne, 128 p..
 
 
 

09/11/2021

Romane de Watteville :  portraits en pieds

Watteville.jpgPour la Lausannoise l'habit semble faire le moine. A la "visageïté"  (Beckett) où se niche généralement la psychologisation elle préfère décadrer son regard (et le nôtre) pour montrer les imprimés de vêtements, les peaux, les reflets et les images. Si bien que le portait change d'aspect et de dimension, il est révisé en ce qui tient d'une ironisation subtile .

 
 
Watteville 2.jpgExiste tout un jeu d'inserts de différents sujets et contextualisations entre humour et sensualité là où Romane de Watteville reprend tous les ustensiles de la mode. Et ce  jusqu'aux chaussures qui retiennent beaucoup son attention quasi fétichiste - d'où la création de portraits en pieds où tout se dépayse, du haut de véritables échasses où les fashionnistas se changent en hétaïres.
 
 
Watteville 3.jpgDépeignant femmes et décors, l'artiste explore de nouvelles perspectives . La poétique visuelle est insolente : elle fabrique une perspective que tout voyeur espère et vers lequel parfois il rampe. Mais la créatrice le bouscule en laissant par ses cadrages une trace, un rire, une hantise.  Il est ainsi l’ «occis-gêné » là où seule la grâce ne ment pas.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Romane de Watteville, Fabienne Levy, Lausanne. Art021 Shanghai, du 11 au 14 novembre 2021.