gruyeresuisse

04/01/2022

Des fuites dans l'ornemental - Farah Atassi

Farah 3.jpgFarah Atassi, "Le repos des danseuses", Xippas, Genève, du 13 janvier au 5 mars 2022.
 
Au moyen  de citations à l’histoire de l’architecture, du design, et de la peinture - de l’Art déco au design moderniste via les avant-gardes européennes du XXème siècle. La peinture se distribue sous forme de traces et d’épures en équilibre dans le vide pour « soigner »  les relations complexes que les formes entretiennent entre elles.
 
Farah 2.jpgFarah Atassi crée une peinture figurative d'un genre particulier. Tout se crée à partir de formes abstraites.  "Le repos des danseuses" prouve dans une suite de toiles inédites et leurs espaces dans lesquels évoluent figures et objets comment l'artiste passe de la peinture décor et ornement à une esthétique qui dépasse ce champ sans rien renier de la beauté.
 
Farah.jpgCertes une légèreté demeure dans un métissage  du  terrestre et de l'éther. Et la créatrice sélectionne chaque fois couleurs et signes qui segmentent son avancée hors soumission au réel. D'où la création d’un espace mental, sensuel avec discrétion et envoutant. Une modalité précieuse est là pour affirmer la puissance de la peinture et de ses sensations qui peuvent se passer d'un simple effet de simple représentation à l'identique.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

02/01/2022

Vanda Spengler  : au départ

Spengler 3.jpgOn dit que tu es venue des forêts et du froid (mais tu es genevoise). Entre tes doigts un peu de plumes, un peu d’oiseau, un peu de sang. Tu es nocturne lumineuse  comme tes photographies.  Une cartomancienne te disait que les autres ne t’arriveraient pas à la cheville. Elle ne se trompait pas. Tu es devenue femme de lune. Tu comprends que tout s’inverse, que la mer est douce et faible, que le littoral peut la manger. C’est toi qui dictes à la courbe de l’horizon son parcours au sein de tes métamorphoses.
 
Spengler 2.jpgLe cœur est un chaudron de solitude. Il te salue dans ta lumière. Il n’oublie jamais tes offrandes. Sache que pour être entendue tu n’as besoin ni d’hébreu, de sanskrit ou d’italien. Tu t’accroches au cou d’un oiseau comme lorsque, enfant, on t’habillait en rouge.  Tu n’aimais être ainsi vêtue mais on t’apprit  qu’il fallait manier la trique pour faire avancer l’ânesse.
 
 
 
 
spengler.jpgDans tes yeux gribouillent un papillon et ses obscures traînées de poudre. Tu en fis le serment : non tu ne seras pas l'épouse qui promène humblement de divins manuscrits. Tu seras artiste et fée mère contre l'éphémère. Des ogres prirent ça pour ta fragilité. Mais tu conserves l'essentiel : l'insoumission.  Tes photographies tu les malaxes aux cieux mais avec le sel de la terre. C'est l'origine de tout.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Vanda Spengler, Origines", Editions de l'Oeil, Montreuil, 2021, 10 E..

30/12/2021

Ne lâche pas la mienne 

Spengler.jpgTomber amoureux d’une femme, c’est d’abord de sa main.  Qu'importe si elle est courte, malmenée par les rhumatismes ou sublime aux ongles ras. Qu'importe si une histoire d'amour est toujours une piètre histoire de fantômes. Ceux-là possèdent eux-mêmes des mains étranges qui leur servent peut-être moins qu'à d'autres pour mesurer la saisie du monde, acheter des gâteaux ou caresser un petit chiot.
 
Il n’est pas jusqu’aux passions et aux obsessions secrètes d'être sourdement déterminées par la main. Car est aimable, aimant, aimanté  tout ce qui tient au toucher. D'autant qu'avec un peu de temps, de l'index ou du majeur se touchera bien plus qu'un souvenir enfoui et occulté. S'explore et se livre quelque chose à sentir dans l’ombre ce qui ne pourrait se voir et reste indéchiffrable par d'autres sens.
 
Spengler 2.jpgLa main en caressant, déchiffre les "objets" qu'elle frôle pour des épiphanies  surprenantes. Elle invente la mémoire des traces érotiques les plus intimes qui parfois ramènent à soi le nom des femmes aimées. Elles ressurgissent, réactives à l'enchantement qui parfois auraient pu devenir plus puissant.
 
Se retrouve par la main les traits du visage. C’est une curiosité rampante et rare comme une douce marée qui monte sur la grève, avec une inexorable lenteur. Au fur et à mesure de la révélation le désir monte ou revient sans une once de théologie ou mysticisme. Mais il  convertit par une exaltation voluptueuse et mélancolique sous la forme ou l'impression d’une essence intemporelle. Souffle coupé, si l’aphasie prend place, l’angoisse se dissipe lorsque se dilate une expérience substantielle qui exclut  toute négativité. Une perte refoulée peut alors se masser.
 
Au terme de ce mouvement d'approche, de cet indice d'appropriation le sentiment amoureux refait surface. Car la fascination érotique pour les corps féminins habille le désir de ressusciter le passé. Il se met à empiéter.
 
Spengler 3.jpgMais à ce moment là ce n’est jamais une mère, un souvenir qui reviennent.  S’il en était ainsi, une prière, une évocation, une quête, une recherche bien menée, une analyse consciencieuse pourraient nourrir l’illusion de "remettre la main" sur celle qui s'offre et s'abandonne. Mais ne nous méprenons pas : un sujet inconnu du désir tend sa main. Comme si cela n’avait encore jamais eu lieu. Une amnésie précède la mémoire à naître.
 
La collection amoureuse n’est donc pas l'accumulation de conquêtes mais le désir qu'une main nous saisisse dans la passion des premiers frissons. Ils sont à répéter sempiternellement pour que l'être se désenfouisse au plus profond de lui-même des premières empreintes. D'autant que n'est pas Don Juan qui veut. Mais qui renoncerait à une dérive érotique, pour aller d'une main à l'autre afin qu'elles se captivent ?
 
Dès lors les femmes aimées dans le temps circulent encore quand une nouvelle main répond à l’appel d'une autre tout aussi inédite. Mais c’est ainsi que l’amour qui devance l’amour n’est pas un souvenir. C’est un toucher énigmatique. Toujours à reprendre  au moment où le rebours érotique excède les premières amours enfantines et conduit vers une scène bien plus primitive archaïque et nocturne.
 
L’amour se tient dans la main  au fond de l’amour. Il n'y a donc jamais de main morte pas plus que de mortes. Entre fantasme et réalité la main demeure un motif séminal et  une rêverie. Elle recouvre le désir d’un retour amont vers l'impossible moment d'un vertige archaïque.
 
Il y a là une tentation non seulement d’aller à dévers de l’histoire, mais d’aller en deçà de l’historique : dans le préhistorique et  jusqu’aux profondeurs géologiques et aux parois caverneuses. L'intimité s'y outrepasse et au besoin inventorie ses propres mythes et fantasmes. La main incarne et figure  un traité de l’amour comme rémanence plus quantique que les cantiques.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Photographies de Vanda Spengler