gruyeresuisse

15/05/2021

Domaines de la lutte de Mathieu Bernard-Raymond

Bernard.jpgMathieu Bernard-Raymond, "Domaine", Galerie Heinzer Resler, Lausanne, du 20 mai au 3 juillet 2021

Mathieu Bernard-Reymond est un photographe franco-suisse. Il vit et travaille à Lausanne et est diplômé de l'Institut d'études politiques de Grenoble. Ses études devait le mener vers le journalisme mais il a bifurqué. Il manipule l'image pour construire une poétique étrange et renouveler les codes visuels de la photographie.  Utilisant avec maestria la technologie numérique et sur une base classique et rigoureuse propre à une "leçon" de photographie contemporaine de paysage, il met en scène de petits événements impossibles.
 
Bernard 2.jpgAvec ses multiples prises, assemblées numériquement, il analyse le comportement humain dans l'espace, en reconstruisant les traces de la présence, des déplacements, des relations interpersonnelles. Ses images, qui font à tous l'effet de véritables photographies, jouent sur le concept du temps et de l'espace, soulignant l'ambiguïté originelle de la représentation de la réalité et en abordant la question du paysage entre réalité et d'imagination.
 
Bernard 3.jpgFace au sacré accordé aux images il propose une déviance en une série d’images dans l’image en faisant tout entrer dans sa propre grille d’interprétation et son langage. Piétinant les visions des grands maîtres il devient l’âne de ces Buridan : il s’amuse tout en donnant de subtiles leçons d’interprétation pour transformer la notion même de représentation.  Son travail dessine les contours de montages face à la réalité à laquelle il propose une alternative, une vision personnelle    souvent à l'aide de surimpressions afin de mixer des événements différents et contradictoires et pour livrer une sélection onirique. Au besoin il utilise des courbes d’investissement, des taux, des données chiffrées pour fabriquer des constructions dont le rôle est autant politique que plastique.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Mathieu Bernard-Raymond a publié deux monographies : "Vous êtes ici, Actes Sud (2003) et "TV", Hatje Cantz (2008).

12/05/2021

Manon et le féminisme

Manon.jpgManon, Centre Culturel Suisse de Paris, du 9 mai au 18 juillet 2021. (L’exposition fait l’objet d’une publication éditée par le Kunsthaus Zofingen chez Scheidegger & Spiess)

 
 
Depuis le milieu des années 1970, l’artiste suisse Manon (qui s’est choisie son propre nom pour s’extirper du nom du père) interpelle par son sens radical et subversif de la performance, de la mise en scène et de l’installation. L'artiste aborde la transformation sociétale, le féminisme et la révolution sexuelle. Son travail se place en conséquence  dans les problématiques du temps sur les relations de domination ou les notions d’identité et de genre.
 
Manon 2.jpgDès sa toute première œuvre "Le boudoir rose saumon" (1974) s’instaure cette ambiguïté entre l’intime et sa théâtralisation, le vécu et l’artifice.  Cette oeuvre - bondée de bibelots, de parures, d’objets fétiche symbole d’une hyper-féminité luxuriante - était la chambre à coucher personnelle de l'artiste. Ses séries de photographies ou photo-performances retracent la création et transformation de son propre personnage "Manon". Elle se et le décline en passant du corps sexualisé à une figure androgyne et jeu de travestie jusqu'à des séries de mascarade d’identités possibles. De ses portraits plus récents jaillissent fragilité, âge et maladie.
 
Manon 3.jpgManon développe aussi des environnements immersifs ou des scenarii voyeuristes, excluants. Les relations de pouvoir homme-femme, l’exhibitionnisme et le renversement de rôles constituent leur point de départ. La femme devient dangereuse captive enchainée qui, par exemple, expose six hommes comme des objets de désir dans une vitrine.  Elle s’approprie le corps et la sexualité et utilise le déploiement de la féminité exacerbée comme d’une stratégie féministe. Elle poursuit maintenant un travail existentiel à travers la photographie et la réalisation de grandes installations et une pratique d’écriture quotidienne.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

11/05/2021

Alina Frieske : portraits du subconscient

Frieske 3.jpgAlina Frieske, "Can you see me better now?", Galerie Fabienne Levy, Lausanne, 20 mars au 29 mai 2021. 

Presque "décomposés" et en diffraction les portraits et autoportraits d'Alina Frieske créent un labyrinthe optique fascinant. Un tel "geste" refuse toute régression passéiste. Elle découle du questionnement mis en place par l'artiste d'une manière aussi ironiquement  glamour qu'iconoclaste mais sans provocation inutile. Surgit de cette quête de l'identité  un éros particulier et subtil dans une dissémination des signes qui viennent mettre à mal toute production futile afin de porter quelque chose qui permet de repenser sans cesse ce que montre un portrait.

Frieske 4.jpegC'est pourquoi si pour la créatrice il n'y a pas d'avènement à la peinture sans un certain sens du rite celui-ci au sein-même de l'exhibition du visage et du corps n’est pas affaire de peau mais d'âme. Elle se traduit par des jeux de masques métaphoriques ou réels mais qui adressent comme un appel au visiteur. 

Frieske.jpgIl faut retenir cette approche comme un phénomène avènementiel dans la manière  de créer une beauté pénétrante et sans fards qui ne doit rien au marketing pictural. Le portrait devient  l'ombre lumineuse d'un songe qui nous échappent mais - qui sait ? où les fantasmes repoussent moins comme du chiendent qu'une succession de bouquets. La question demeure ouverte par une poétique visuelle d'une qualité rare.

Jean-Paul Gavard-Perret