gruyeresuisse

03/05/2022

Pieter Hugo et les mannequins de rue

Hugo.pngLes oeuvres du photographe sud-africain Pieter Hugo sont sidérantes. En particuliers ses portraits à portée politique mais qui dépassent ce seul cadre. Car à partir d'une telle étude il transfigure le réel sans que celui-ci ne perde sa charge. Les femmes et les hommes y gardent des appâts qui ne sont plus ceux qu'une iconographie classique cultive.
 
Hugo 4.pngDifférents groupes sociaux sont ainsi représentés mais toujours dans une extrême beauté. Si bien que le titre d'une telle exposition est parfaite. Elle retient la "différance" comme écrivait Derrida mais avant tout la beauté des visages de divers types de "marginaux" (pauvres, guérisseurs, etc.). Le tout dans une certaine grâce  estourbissante - fût-elle de la rue.
 
 
Hugo 3.pngEntre le photographe et le modèle se crée un rapport que le premier favorise afin de créer des images impressionnantes qui fascinent et troublent le regardeur. La beauté semble sous le joug opposé à la fois de la vulnérabilité et d'une forme d'éternité accordée par chaque prise en s'éloignant de toute stéréotypie. Elle laisse les chipoteurs ou chichiteux sur le ballast.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Pieter Hugo, "Beauty and Asimetry", Galerie Priska Pasquer, Paris, du 10 au 15 mai 2022.

02/05/2022

Fragments et totalité : Mike Kelley

Kelley.jpgAprès une première période essentiellement marquée par les performances, Mike Kelley a développé un travail artistique nourri  de questionnements philosophiques, de psychanalyse et de littérature. Le tout avec un sens de l'iconoclastie chargée d'humour noir et d'ironie.
 
Kelley 2.jpgIl s'est saisi des tabous liés notamment à l’enfance, à l’éducation, à la sexualité et des  questions liées à la mémoire, individuelle et collective. Ses oeuvres mêlent éléments autobiographiques et faits divers. Elles traitent autant de traumatismes que de l’histoire officielle  qu'il n'a cessé de déconstruire.
 
Kelley 3.jpgUn tel travail  est protéiforme et comprend dessins, peintures, sculptures, installations, performances, objets hétéroclites, photographies, vidéos, créations sonores, etc.. L'artiste n'a jamais cessé de lutter contre toute forme d’interprétation réductrice (en particulier autobiographique) de son approche. Il a toujours cherché à donner à tous types d'"histoires" un sens caché avec un art du décalage et une parfaite liberté. Et ce, de la culture populaire à la culture savante.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Mike Kelley, Wilde Private,  Zürich, du 12 mai au 15 juillet 2022.
 

03/04/2022

Jean-Pierre Faye explorateur cosmique

Faye.jpgFaye reste avant tout conteur et poète, bien avant même d'être philosophe.  Et ce même s'il fut réduit à cette "fonction"  tant on a oublié que ses premiers écrits furent d'une part les poèmes ("Fleuve renversé", "Couleurs pliées", et d'autre par les  récits ("Entre les rues", "Battement"). Ensuite seulement il s'est lancé dans son monumental travail sur "Les langages totalitaires" avant que soient rassemblés les articles du "récit hunique", sommet de la grande époque de Tel Quel en 1967, juste avant la rupture et la création de Change. L'auteur y annonçait “Les Huns arrivent. Et croyez-le ou non : ils viennent par le langage ou le récit.”
 
Taye 2.jpgCe travail devient au fil du temps une grande narration ininterrompue et à "l’horizon homérique”  dont il offrit des variations jusqu'à ce que, avec "Le corps miroir", paraisse son oeuvre la plus sidérante là où   “Le corps regarde le monde : par le mouvement de son regard il dessine et colore l’univers. / Je vois les choses qui s’éteignent, et je puis hâter la nuit en fermant les yeux. Le regard cesse alors d’être un miroir. / Notation qui est de peu d’importance – jusqu’au moment fort récent, de savoir que l’univers a un âge, aussi précis que celui d’un enfant.”
 
Faye 3.jpgFaye  croit à la possibilité de changer le réel initial par des variations narratives de ses langages. Pour l’auteur : “Le corps miroir est un corps vivant affamé, assoiffé et désirant, parlant et agissant.” Et ce en abolissant le partage des genres qu'opère la littérature classique. L’auteur a travaillé à les effacer pour faire monter à la surface de la langue tout le corps des pensées au moment où la raison narrative peut devenir déraison, déliaison. Il  prouve que dans ce que nous estimons être la philosophie ou n’être que la philosophie, il existe une histoire du corps narratif des concepts qui livre des "récits de la pensée” dont "Le corps miroir" ouvre des perspectives essentielles. 
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Jean-Pierre Faye, "Le corps miroir", Préface de Michèle Cohen-Halimi, éditions Nous, Antiphilosophique Collection, juin 2020, 192 p., 18 €..