gruyeresuisse

03/03/2016

Eloge du "non" - Henri Michaux

 

Michaux.jpgHenri Michaux, « Donc c'est non », Édition de Jean-Luc Outers, Collection Blanche, Gallimard, Paris.

 

L'écriture n'existe pas toujours. De moins pas en totalité. Elle peut se perdre en se diluant au gré des sollicitudes extérieures qui flattent bien des égos. Michaux a dû se gendarmer pour préserver son isolement. Il a refusé la musique médiatique et ne s’est jamais plié aux appels de ses sirènes. L'accoucheur de mondes ne voulait pas se disperser dans ce qui n'était pas lui. Jean-Luc Outers a réuni ses lettres de refus radicales ou délicieuses. Michaux écrit afin que demandes d’interviews, adaptations scéniques de ses textes, anthologies, colloques, numéros de revues qui lui sont consacrés, rééditions (y compris dans la Bibliothèque de la Pléiade..), prix littéraires, photos, etc., restent lettres mortes. L'auteur s’en dégage. Mais ce n’est pas qu’un moyen de botter en touche. Michaux refuse les petits bassins d’eau où les narcisses littéraires se mirent, viennent pécher les grigris de la gloire et la rançon de leur vanité. L’auteur a appris de gré plus que de force à lutter afin ne pas finir «gavé de mon propre nom». Ses « non » sont moins audacieux par les effacements qu’ils engagent que par les possibilités qu’ils ont ouverts à l’œuvre. Sans eux l’auteur n’aurait pu pousser si loin la possibilité émise dans Emergences-Résurgences « rendre le lieu sans lieu, la matière sans matérialité, l’espace sans limitation ». Pourrait-on imaginer d’ambitions plus grandes à l’art et à la littérature?

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/07/2015

Le Calendrier Pirelli : pâles haies d’Eros

 

 

 

Pirelli 3.jpgPour le cinquantième anniversaire du Calendrier Pirelli, Taschen publie une rétrospective des photos glamour d’un objet d’abord réservé au clients importants et au VIP de la marque de pneus. Ce prétendu must devint très vite un poncif de l’érotisme officiel et mondialisant. Certes une telle publication reste le lieu passage obligé des modèles  (Naomi Campbell, Laetitia Casta, Cindy Crawford, Penelope Cruz, Milla Jovovich, Heidi Klum, Sophia Loren, Kate Moss…) et des photographes (Richard Avedon, Patrick Demarchelier, Karl Lagerfeld, Annie Leibovitz, Peter Lindbergh, Sarah Moon, Herb Ritts,Mario Testino...)

 

Pirelli.jpgA revoir ces photos de cirque médiatique l’impression majeure demeure qu’avec le temps rares sont les clichés qui « tiennent ». Tombant dans le parfait jeu esthétisant  sans le moindre souci d’une quiconque profondeur de vue tout paraît mièvre et gonflé (pneus aidant) de vide. Chaque série est plombée par ses effets de surface et de superficialité confondants. La prise de risque esthétique demeure nulle. Le conformisme crasse et l’artificialité d’un monde de façades ne sont sauvés d’aucune pulsion  du dedans. Le Pirelli reste l’exemple parfait du gadget érotisé sans le moindre intérêt sinon celui de l’ostentation instantané propre à caresser l’ego de modèles et de photographes. Sont préférables les vieux calendriers américains plus populaires et plus inventifs en dépit de leur propres poncifs ( celui des huiles Castrol par exemple) dans les années 50.  Dans ceux-ci - ce qui semble une gageure -  la femme demeure moins objet de facticité qu’au sein des coups de bluffs branchés de Pirelli et de son armée de peoples.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

24/09/2014

Beth B serial killer des routines au LUFF

 

 

Beth B 2.jpgLuff (Lausanne Underground Films & Music Festival) 2014, 15-19  octobre 2014, Lausanne.

 

La cinéaste undergound New-yorkaise Beth B sera une des stars du Luff. Elle renoue - entre autres - avec le Burlesque à travers « Exposed ».  En jaillit de manière provocante et ingénue une série de portraits des artistes de la Big Apple qui renouvellent le genre. Elle-même régénère le cinéma documentaire en modifiant ses ingrédients classiques. La réalisatrice post-punk dans tous ses films casse les stéréotypes afin faire mettre en exergue différences et identités cachées. « Exposed » passe le Burlesque au crible pour venir à bout des normalités en entrainant le spectateur du film au sein de ce qui se nomme déviances. Des artistes marginalisés quoique mythiques - tel que BOB ou Rase Wood - prouvent combien les genres biologiques se dissolvent à travers ce qui semble du simple ordre de  l"entertainment" mais qui devient un activisme artistique capable de faire bouger les lignes.

 

 

 

Beth B.jpgBeth B ne cesse de mettre le feu à tout ce qu’elle aborde. L’apparence en tant que bouclier est transgressée de diverses manières par celle qui ose aborder la sexualité dans ses aspects transgressifs et qui affirme combien « il existe une fantastique liberté dans la vulgarité ou ce que l’on prend comme tel ». Une telle esthétique fait tourner les décors en de souveraines déconstructions empreintes de joie jusque dans certains ballets plus noirs que roses. En ce sens l’artiste mérite son titre de « serial killer des routines ». Elle remue sous les écailles des strass des parfums de cuir d’existence. Quelque chose sort de l’ombre et rutile : un soleil sans dieu, une ivresse au creux du cœur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret