gruyeresuisse

28/12/2020

Les vies aquatiques de Henri Abril

Quintil.jpgLes quintils  - cette forme peu usitée -  créent ici une étrange musique. Du Rachmaninov à n'en pas douter. Car une telle musique se prête au rêve - qu'il faut parfois -, souvent même, tuer- comme à des devoirs de trivialité positive et de magie sinon noire du moins grisâtre et qu'importe le temps qui secoue la barque de l'existence.

 
 
Quintil 2.jpgRené Crevel et Desnos, d'Aubigné et les poètes latins   ne sont pas loin de là où l'auteur recueille s'il le faut les quignons rassis de l'amour et les serments si galvaudés qui ne sont que des serpents qui témoignent des péchés auxquelles - selon l'auteure - une femme - en rien toutefois membre des "sorcières  shakespeariennes" -  fut encline. Mais la voix gutturale de certains mâlins ne reste pas en rade.
 
Quintil 3.pngL'humanité dont Abril (poète espagnol atypique fut confiné quelques mois à Moscou cette année de leitmotiv viral) est partout c'est à dire dans le nulle part des banlieues et parfois dans les plages  où des harmonies se dessinent quand vient le soir sur le lac Léman - mais pas seulement. Parfois d'ailleurs le quintil tangue car les gouffres d'ombre bouillonnent mais la dérive reste nécessaire pour passer du dicible à l'indicible :  preuve que l'amour est bonne fille à défaut d'être bonne mer.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Henri Abril, "Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid - Quintils bancroches", Z4 éditions, 196 p., 16 E..

27/12/2020

Jean de Breyne : les cris de l'écrit

Breyne.pngDans ces photographies de graffiti un grand défoulement fonctionne parfois même vers des excès   linguistiques mélodramatiques dont une certaine anthropophagie fait partie. Les éléments phrastiques  grouillent et s'inversent : il suffit de prendre une poule et de dévisser une ampoule pour remplacer la seconde par la première et c'est ainsi que les graffiteurs font leur show moins ludique qu'il n'y paraît.

Ceux qui sont sans paroles la retrouvent et au besoin la  tordent dans  la célébration d'un souffle qui sort de poumons à la "sauce goudron". La chair et ses émotions sont cul par dessus tête dans de tels mots de rue. Aucun dogme du réel ne peut plus tenir la route et ça beugle de partout.
 
Breyne 2.jpgCela carbure, usine vers la déliquescence. Mais cet Apocalypse est presque une fête. Les êtres tombés se relèvent sauf si un alligator de la paix - tel un pangolin - les terrasse. Quelques fragments épars d'espérance pointent. Et cela ne ressemble jamais à une vue de l'esprit digne des imbéciles. Jean de Breyne ne retient que ce qui cyanure les idées reçues. Ces ruades de rue font que tout bascule. Et au delà de nos marches plus ou moins forcées le livre donne  le temps de savourer  de telles visions purgatives et poétiques.
 
Jean-Paul Gavard-Perret.
 

Jean de Breyne, "Phrases de la rue", Photographies, préface de Michèle Aquien, L'Ollave, 128 p., 2020.

26/12/2020

Laurence Boissier : grands et petits moments de solitude

Boissier.jpgLaurence Boissier, "Inventaire des lieux", art&fiction, coll. SushLarry,  Lausanne, janvier 2021,  CHF17.80, 168 p..


Laurence Boissier poursuit un travail de sape aussi insolent qu'en demi-teinte et toujours avec humour. Elle explore des situations qui, quoique des plus communes, ne sont pas forcément faciles à vivre.
Occuper une baignoire à deux, assumer un plein d’essence, entrer sur une piste de danse reste a priori donné à tout le monde mais cela n'empêche pas certains écarts de conduite dont nous pourrions aisément nous passer. Mais l'esprit ou le corps possède d'étranges lapsus gestuels qui nous échappent et sont sans doute aussi révélateurs que ceux sur lesquels Freud mit le doigt.

Boissier 2.jpgIl est inutile probablement d'en faire une choucroute, mais dans ces moments là, l'émotivité nous rend non seulement inconséquents mais parfois ridicules. Et nous sommes ravis de trouver en la Suissesse notre soeur en maladresses. Elle  devient la doctoresse mais aussi la patiente de telles situations dont elle fait un tour en laissant remonter ses propres souvenirs d’enfance, d’adolescence et de maternité. Cadrant les situations d'actes presque manqués elle met à nu nos états d'impuissance au moment où nous avons rêvé soit de jouer les autruches soit de prendre la fuite.
Boissier 3.jpgCapitaine de navigation au long cours aux commandes d'un charriot de la Migros dont les roues semblent suivre des courants opposés, entre flegme et dérision, l'auteure propose des situations à double fond : les pistes de stations essences ou celles de danse , les couloirs des super-marchés comme des métros. Reste néanmoins, une fois que nous avons évité la chute de nos corps et de nos dignités, de reprendre le cours de notre apparente réussite. Quitte à la surjouer.


Jean-Paul Gavard-Perret