gruyeresuisse

17/01/2021

Jean-Philippe Toussaint : écran noir

Toussaint.pngJean-Philippe Toussaint  bouscule l’apparente logique fictionnelle et théâtrale. Il fomente le peu de conformité à ce que l’on serait en « droit » d’attendre. Progressivement et dans des pots de brume,  le locuteur se perd à la poursuite des espaces devenus incertains puisque sa vue est bouchée eu égard à des architectures intempestives.
 
 
toussaint 2.jpgHandicapé suite à un attentat et ne pouvant prendre une position verticale, ce sombre héros revient en position foetale. Et tout se transforme en un monologue sinon du sourd du moins de celui qui est envahi  de ses ombres portées et par celles inhérentes au ravaudage de l'urbanisme.
 
Toussaint3.jpgLe tout en plaisanteries tragiques de la part de celui qui est victime de divers nochers démoniaques. Sans jamais moraliser - bien au contraire – Toussaint crée l'ouverture des abîmes à la mystique comme à la logique car les deux réduisent l’être en divers types de criminalité contre nature envers l'homme et son  séjour. Mais une fois de plus l'auteur ne se  fait pas d’illusion : on ne sort pas du grand néant, on y rentre. Toutefois la vie est assez sublimement médiocre pour qu’on ait envie avec le poète de la secouer afin que les étoiles se balancent dans leurs anneaux et que les fleurs d'apocalypse secouent leurs chaînes.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Jean-Philippe Toussaint, "La disparition du paysage", Editions de minuit, Paris, 48p., 6,80 E., 2021.

11/01/2021

Le naturalisme poétique de Perrine Le Querrec

Le Querrec.jpgPerrine Le Querrec, "Les trois maisons", Les éditions d'En Bas, Lausanne, 2021, 192 p., CHF 26.- | € 17.-
 
 
Perrine Le Querrec construit une langue contre le silence et possède un regard qui fouille les zones d'ombre. Les images et les archives sont à la base de son travail poétique, tout comme son engagement auprès de ceux dont la parole est systématiquement bafouée.  Dans ce livre elle explore des lieux "sauvages" où les êtres sont enfermés en divers zoos humains. Mais de telles femmes - car il s'agit bien d'elles - permettent de comprendre comment fonctionne la civilisation. Tout passe ici à travers l'une d'entre elles : Jeanne L’Étang. Enfermée des combles de la maison maternelle aux pavillons de la Salpêtrière jusqu’aux salons des maisons closes, l'héroïne apprend à vivre dans ces prisons dorées ou non. L’auteure s’est immergée dans les archives de l’Assistance Publique et de la Bibliothèque historique de la ville de Paris, pour y retrouver penseurs et artistes de l'époque, clients des bordels, les dites hystériques, les bourgeois, les mendiants.
 
DPerrine.pngerrière les murs de la Salpêtrière, les folles nous apprennent à connaître la raison. Et dans les chambres aux miroirs multiples, les filles servent à montrer les désordres de l'ordre. Le tout dans le Paris de la seconde moitié du XIXe siècle. La ville est encore à l'époque celle de tous les excès où se déploient prouesses de la science, grands travaux d’urbanisme, scandales de l'art et brutales politiques prétendues hygiénistes.
 
Perrine 3.pngLe langage le plus puissant et précis possible, possède juste l'obscénité nécessaire et la maltraitance formelle pour donner à l'Irrégulière - sur lesquels sont venus s'asseoir les maîtres et leur séant par forcément bienséant de leur morale ou ce qui en tient lieu- le révérence qui lui est due. Certains boucs peuvent se caresser les cornes en hommage au sexe statufié de Victor Noir au cimetière du Père Lachaise. Car la terre des terrils  de la prêtresse devient miraculeuse et possiblement sainte Sexo. Dès lors, "Mère voici ton fils" dit la putain de la langue aux obscènes à qui elle tend ses seins. Et soudain la littérature devient l'huile de ricin pour montrer ce qui ailleurs se cache - même dans ce qu'on nomma, à l'époque où se passe le livre,  le "naturalisme".
 
Jean-Paul Gavard-Perret

10/01/2021

Jean-Louis Poitevin : je est un nôtre

Poitevin.jpgLe livre de Poitevin en sa reprise de la légende de Jonas (dont le souffle se confond avec la voix du narrateur) est là pour mettre à mal l'Histoire et le socle de ses fondamentaux. L'auteur trouve une méthode fictionnelle de dispersion des limites acquises afin de mettre à nu bien des zones d’ombres. Il réussit l'émergence d'une forme qui exprime le gâchis. Et le lecteur se retrouve bien loin de l'habituelle fiction "à la française" ou du réalisme à la Courbet. Le fameux roman miroir que l'on promène le long d'une route, le "néos" véridique et pictural sont renvoyés à une préhistoire.
 
Poitevin bon.jpgPuisant ses thèmes dans le passé la fiction a pour fonction de "subjectiver" une dimension nouvelle de la philosophie qui n'est plus présentée dans la révérence de seuls traités. Il en va de même pour le roman. Se moquant des liaisons traditionnelles du genre,  l'auteur envisage les questions de l'existence et du récit selon de nouvelles voies. L'imaginaire ne dépeuple en rien la raison : elle lui permet de trouver à travers la fiction une  narration qui, en ses cassures, ouvre sur des abîmes. Non afin de les laisser vacants mais les comprendre pour mettre fin à des déterminismes autant politiques que littéraires.
 
Poitevin 3.jpgPoitevin propose donc un nouvel état de la prose, un nouveau change de la fiction. L’Histoire politique n’est plus une chose abstraite, individualisée dans une croyance naïve, volontariste de la prétendue aventure individuelle des héros de guerre et de leurs massacres. Par la révision de la légende, des accrocs du passé à ceux d'aujourd'hui, se crée une urgence de rupture  afin de dénoncer les ordonnances des actes de destruction. Il n'y a plus de temps à perdre même si - à la fin du livre - l'espoir reste une question sans réponse.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Jean-Louis Poitevin, "Jonas ou l'extinction de l'attente", Tinbad Roman, Editions Tinbad, Paris, Janvier 2921, 158 p., 18 E