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01/02/2021

Du pré-texte au pré texte - Francis Ponge

Ponge 2.jpg"La fabrique du pré" est considérée à juste titre comme le premier exemple concret de ce que Ponge nommera sa "méthode créative" d'analyse poétique et génétique. Néanmoins le "Je" tout puissant règne encore sur ce volume publié à l'origine à Genève par Skira  dans la collection "Les sentiers de la création". Il n'y doit son entrée - vu sa complexité de mise en espace - qu'à l'amitié du poète et de l'éditeur.

 
Ponge.jpgEntre l’essai et le poème, le livre constitue une réflexion originale sur le mécanisme génétique. Dans l’édition Skira de 1971 l'ouvrage est devenu  un objet esthétique particulièrement sophistiqué formé de cinq couches textuelles et de l’apport de l’iconographie.  S'esquisse une totalité dialectique entre le poème lui-même et la forme étendue de ses états antérieurs et préparatoires. Le jeu des couleurs y est important "matériellement" parlant. Le bis, couleur de la terre, rappelle en principe le creuset nourricier, le vert correspond à l’accomplissement d’une forme de vie, celle du végétal. 
 
Ponge 3.jpgA côté du texte  définitif, le "dossier du pré" oriente vers l’exposition de la variation comme principe créatif. Sont mises en tension deux représentations de la poésie : celle de la forme achevée, et son long processus de  tâtonnements en diverses variations. Ces options prévaudront dans les dernières œuvres du poète. Pour dire les "choses" - de l'huitre au cageot, du savon au pré - Ponge a donc inventé un langage multiple et un. Il est à la fois le référent et  aussi un méta-référent. Il  se décrit lui-même à propos d'un objet donné. L’ambition réflexive est donc portée au second degré, le « pré-texte » devient la formule du mouvement créateur dont le dossier génétique constitue une des représentations.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

Francis Ponge, "La fabrique du pré",  Collection Blanche, Gallimard, février 2021, 144 pages.

19/01/2021

Philippe Lipcare : propédeutique esthétique pour temps de crise 

Lipcare.jpgPhilippe Lipcare, "Inframince et hyperlié", art&fiction, Lausanne,  janvier 2021,  CHF14.90

Qui aime l’art contemporain doit toujours se  souvenir du soupir  de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : « Assez les images ». L’auteur dans « Peintre de l’effacement » (repris dans « Le Monde et le Pantalon »)  en appelle à ce que Diderot écrivait déjà dans ses Salons : « l'image, dans mon imagination, n'est qu'une ombre passagère ». Afin qu’elle se réduise encore, tout un pan de l’art s’est voulu abstracteur de quintessence en quittant non seulement la figuration mais l’abstraction. L'objectif est de privilégier une sorte de fonte que rejoint aujourd’hui de tout jeunes artistes tels que le Suisse Frédéric Gabioud. L’image ne fonctionne plus comme un piège à regard : elle l’ouvre..

Et le livre de Lipcare enfonce le clou  à travers divers exemples. Parfois probants parfois de l'ordre d'un superfétatoire qui nuit au propos de l'auteur. L'essai est pourtant une approche importante d'un art de l'infra-mince, du suspend et de l'introuvable qui définit l’art contemporain (comme parfois le monde) que l'on retrouve chez ceux que l'essayiste (Michael Rampa, Gerhard Richter, Stéphane Zaech, etc).  S’agit-il d’éviter le rapport trop étroit de la peinture avec l'émotion ? Pas forcément. Le propos est plus profond. Retirer de  l’image dans l’image n’est pas synonyme de disparition des affects mais devient la manière de les solliciter autrement. Défaite l'image la plus forte, c'est l'image de rien, de personne. Seule cette image "idéale" de l'extinction de toute visibilité permet d’atteindre ce que Schopenhauer demandait à l’art : « la suppression et l'anéantissement du monde » . 

Jean-Paul Gavard-Perret

18/01/2021

Femmes sous confinement  - Barbara Polla et ses soeurs

Polla bon.jpgBarbara Polla et collectif, "Équinoxe - Souvenirs d'un printemps confiné", Pan des Muses, Éditions de la SIÉFÉGP, Grenoble, Décembre 2020.

 
La 9ème Nuit de la Poésie selon Barbara Polla - "Equinoxe - devait avoir lieu la nuit du 21 au 22 mars 2020 à la Fondation Thalie de Bruxelles. Elle a été reportée. Mais la poésie d'un tel projet suit son cours. Pour preuve ce recueil. Il doit beaucoup à son initiatrice et à Nathalie Guiot. Les textes d'Equinoxe donnent voix aux femmes  en un cercle des poétesses (une vingtaine) (ré)apparues au sein même du confinement. Ce fut après tout et contre toute attente, comme l'écrit Nathalie Guiot, une période "refuge / calice / de nos reines / au pouvoir d'émerveillement'" dont elle- même fait partie.
 
Polla bon 2.jpgEt Barbara Polla de rappeler les enjeux d'un tel temps d'enfermement :  "C’était là où le jour rejoint la nuit / C’était une ouverture /Une lecture une charrue / Une nuit au bout de la nuit /  C’était des mots/ C’était la nudité / Pour flotter sur le dos / Aux heures les plus perdues". Dans cet espace-temps bien des choses se sont passées et furent dites. L'amour en fait partie. Contre la peur manipulée, cajolée pour hypocritement rassurer. Mais  Barbara Polla et ses soeurs ne furent pas dupes.
 
Polla 2.jpgElles s'inscrivent en faux face au confinement à travers  des poésies descriptives, évocatoires, lyriques et conceptuelles. Nikias Imhoof se rapproche du minimalisme beckettien :  "Quand la voix / Quand la voix doit sortir / Quand comprimée la voix doit sortir /La voix se doit / Quand". Elya Verdal et Virginie Procureur dans une correspondance "A fleur de peau" créent des lettres d'amour qui ne s'écrivent pas, Christine Guinard préfère le conte et Oriane Castel, des histoires de peinture. Celle-ci acquiert des couches purpurines et équivoques. Avec Chloé Arrouy la substance poétique file vers des visions ironiquement numériques  - "Cmt empêcher les étoiles de mourir". Toutes ces histoires sont des moyens pour savoir quoi faire de sa vie et de son temps. Il y eut en ces périodes (non finies) des "nuits lupiques /Des rimes et des non-dits" (Barbara Polla). Reste une vie de printemps et l'amour, l'amour, l'amour. Preuve diront certains que c'est bien un livre de femmes. Elles nous séduisent par leur profondeur et charme en écriture.
 

Jean-Paul Gavard-Perret