gruyeresuisse

11/08/2020

Les sentiers de la création de Nicolas Delaroche

Delaroche.jpgNicolas Delaroche & Gabrielle Boder, "Tropographies 2015-2020", Tsar n°24, Indiana, Vevey, 44p. ;2020 CHF 25.

"Tropographies 2015–2020" est constitué d'un double ensemble. Il réunit une sélection de photographies manipulées et réalisées par Nicolas Delaroche dans 41 lieux d’expositions en Suisse et à l’étranger. Elles sont accompagnées d’une collection de formes abstraites issues de croquis d’architecture créés par l’artiste dans ces mêmes lieux, et d’une série de textes rédigés par Gabrielle Boder.

Delaroce 2.jpgLe livre devient une "conversation" en acte entre les deux créateurs et pour le lecteur une errance qui tient du  jeu de piste et du labyrinthe dans les lieux physiques et virtuels des expositions. Tout en couleurs vives cet ouvrage devient la narration d'équilibre de bien des déséquilibres : ils ne sont pas infligés mais laissent le regardeur abasourdi et sonné.

 

Delaroce 3.jpgImplicitement Kafka y rencontre Grök dans cet Ikéa très revisité. C'est du chateau en Espagne mais pas de la roupie de cents sonnets (sinon ceux que Boder écrit à sa façon et ce non en garde mais fantassin de cette aventure). Tout un détournement de la matière des images prend corps pour recomposer les espaces à venir ou les abandonner dans ce livre qui - plus qu'un autre - mérite le titre d'une collection fleuron et historique de Skira : "les sentiers de la création".

Jean-Paul Gavard-Perret

10/08/2020

Phénoménologie de la matière verbale - Philippe Jaffeux

Jaffeux.pngPhilippe Jaffeux en ses déconstructions instaure une attente où le formalisme apparent est au service d'une transformation de la littérature en sa matière langage pour aller au delà des mots et ce qu'ils cachent à travers pages, strophes, fragments, vocables jusqu’à l'apparition d'une sorte d'image pour montrer ce qu'ils ne peuvent dire.

 

En une telle expérimentation, au degré zéro de l'écriture se subsitue une plongée dans - et entre autres -  des suites d'énumérations chères jadis à Rabelais et aujourd'hui à Novarina ou Prigent. Mais selon une stratégie différente même si une sorte de spiritualité anime de tels "dramaturges" dans leur travail des mots matières.

Jaffeux 2.jpgLes divagations logomachiques et graphiques ne sont pas seulement farcesques, elles dépassent genres et arts dans ce qui tient autant d'une mise en espace "scénique" qu'une quête intérieure, là où le plus petit signe devient le germe et la "garde" d'une signification énigmatique au sein d'une sorte de nouvelle phénoménologie du sens.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Jaffeux, "Pages", Editions Plaine Page, 2020, "Mots", 2019.

07/08/2020

Jana Černá : Ouille !

$.pngC'est par l'intermédiaire du blog de Barbara polla que j'ai découvert ce livre dont la galeriste (entre autres) était d’abord tombée amoureuse par amour du titre. Il est en fait les premiers vers d'un poème de Jana Černá : "Pas dans le cul aujourd’hui / j’ai mal / et puis j’aimerais d’abord discuter un peu avec toi (...) On peut supposer / que ce soit suffisant / pour baiser en direction de la stratosphère". Mais ici à la poésie "pure" fait place une lettre ( à son amant Egon Bondy). Elle lie la littérature à la philopophie, au sexe (c'est souvent incompatible chez les rationnalistes hegelien et kantien) et donc à la vie. Et ce au moment où l'auteure écrit d'abord et aussi "est-ce que je ne peux pas me coucher sur toi dans la jubilation d’une tendresse presque asexuée" sans que cela suffise à une telle femme en avance sur son temps par sa vie et son langage.

Cerna.jpgCelle qui pratique comme Barbara Polla et Jean-Jacques Rousseau la promenade solitaire défend ici, dans une sorte de manifeste féministe, le désir des femme et leur liberté. Son livre nous permet de comprendre comment elle juge le travail des mâles (l'amant en premier) et comment elle-même pratique ses différents niveaux d'écriture (logos et poésie, journalisme et littérature). Mais elle instaure entre eux deux une différence implicite où se trahit une sorte de sous évaluation de son propre travail par rapport à celui de l'homme et donc de son identité en propre.

Cerna 2.jpgLe passage le plus intéressant et érotique du livre est constitué par les pages miroirs consacrées aux lettres de Joyce à Nora qui furent longtemps cachées avant que Tel Quel ne les publie et qu'elles soient reprises dans La Pléiade. Le « Pourquoi n’es-tu pas là ? » de Joyce est repris en boucle pour rythmer le texte de l'auteure au moment où Egon Bondy s'absente : « Espérons pouvoir être bientôt ensemble, parce que le fait que tu végètes sous le toit conjugal ne sert vraiment à rien qu’à chatouiller ton sens des responsabilités – » précise-t-elle non sans ironie

Cerna 3.jpgJana Černá cependant fait là abstraction de ses propres possibilités de délices. Demeure - en dépit des détails subséquents - avant tout la frustration. Manque aussi ce que Barbara Polla souligne la "vraie" question : « Pourquoi est-ce que je ne peux pas baiser avec toi ? ». Demeure malgré tout une grande part d’espoir et de grâce. Mais Jana Černá laisse sur notre faim lorsqu'elle écrit « Si je ne voulais pas écrire entre autres pour subvenir à mes besoins, je me mettrais à rédiger ces mémoires… ». Nous ne les connaîtrons pas. Ce qui empêche de connaître la vraie "chambre" intime de l'auteure où se distingueraient la pose de l'abandon et ce qui aurait permis de vivre pour et non par l’écriture.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jana Černá, "Pas dans le cul aujourd’hui", Préface d'Anna Rizzello, Contre Allée, Lille.

La première photo est tirée de blog suisse de Barbara Polla.