gruyeresuisse

16/04/2016

Dans l’étau : Philip Mechanicus

 
Philip Mechanicus, « Cadavres en sursis », traduit du néerlandais par Mechanicus.pngDaniel Cunin, Editions Notes de Nuit, Paris, 455 p., 21 E.


Les treize cahiers de Philip Mechanicus touchent les bords de l’horreur de la manière la plus chirurgicale. Fils d’une famille juive prolétaire d’Amsterdam l'auteur mena une brillante carrière de journaliste avant d’être déporté via le camp de transit de Westerbork à Bergen-Bedsen puis fusillé à Auschwitz. Le camp hollandais reste méconnu. A l’origine il était sensé héberger des réfugiés juifs allemands. Mais après l’invasion de la Hollande par les Nazis, ce camp passa sous leur administration. Il devint le corridor labyrinthique permettant de « transvaser » (écrit Mechanicus) les juifs hollandais de leur pays vers les camps de Pologne. Une organisation particulière vit le jour à Westerbok. Ceux qui l’avaient fondé pour « sauver » les juifs allemands servirent de « tampons » face aux SS. Certains juifs furent utilisés de manière diabolique et devinrent le bras armé de l’extermination de leurs frères victimes innocentes. Westerbork fut d’ailleurs considéré à ce titre par le commandant SS du camp comme le « musterlager » (camp modèle).

Mechanicus bon.jpgLe journal est impitoyable. Il reste non seulement un témoignage mais une oeuvre littéraire majeure tant son écriture est exceptionnelle en ses fulgurations. Elles permettent d’atteindre des espaces ignorés voire cachés. Tout est clos et pourtant tout éclate et devient insoluble à l’oubli tant est suggéré la tragédie de l’être coincé dans l’Histoire du Chaos et en ses plis cachés. Mechanicus prouve que la solidarité et la fraternité sont de peu de poids face à la panique. Nous sommes bien loin du ghetto du Dictateur de Chaplin : c’est celui d’Hitler dont il s’agit. Avec, dans le livre, tout ce qui s’imagine si mal ou si peu.

Jean-Paul Gavard-Perret.

05/04/2016

Charles Hersperger : éducation sentimentale


Hersperger.jpgCharles Hersperger , "XXXVERSXXIONS", art&fiction, coll. Sushlarry, Lausanne, 2016, 100 p, 14,90 CHF, 12 E..

Le livre de Charles Hersperger est un délice voire un petit miracle. Il tient à la fois du "Un si petit monde" de David Lodge que de "L'Education sentimentale". Tout s'y passe sous la forme de la distance et de l'ironie pour éloigner tout sentiment tragique de la vie. Certes le narrateur ne peut pas trop espérer l'extase : sans langue pendante et avec une certaine fatigue il est victime de sa complexion qu'il définit avec orgueil et modestie, auto-condescendance et dérision. Qu'on en juge sur pièce : "Certains pensent ou disent que je suis gros, que je souffre de surpoids. Il n’en est rien. J’appartiens à un type physique qui n’est pas courant. Un regard sans préjugés sur mon corps devrait le trouver bien fait et en bonne santé" et plus loin : "On dirait par exemple à première vue que mon visage est rond. Pourtant tous ses angles sont clairement distincts, bien dessinés". Comme est bien dessinée son histoire d'amour (homo) sujet central du livre : comparable à toutes les bonnes histoires d'amour, elle finit mal.

Celui qui à défaut de faire l'unanimité, passe dans la vie tel un caméléon sans que cela soit une technique avérée, est aussi un poisson froid. Il privilégie sa profession à sa vie privée. Elle peut sembler morne mais l'auteur à soin de préciser "pour les personnes qui ne cherchent pas la petite bête". Car l'arrivée de Stefos dans sa vie crée une étrange irréalité que le narrateur met astucieusement en abîme. Il semble raconter une histoire très simple, avec le sexe bien sûr, mais ce qui le noue aussi aux autres - dont la mère. Hersperger s'en amuse ou fait avec : il est à ce titre le contraire d'une Annie Ernaux. Il ne cherche pas à se rejoindre par l'écriture mais à se distancier. Et cela fait tout le prix du livre. A la défaite de vie se substitue la victoire de l'écriture par dissociation du vécu. Si l'histoire est l'histoire de l'amour, elle n'est en rien la complainte du cœur. Pas de pathos donc même si cet amour peut être aussi vénal qu'éternel entre éducation et adieu.


Jean-Paul Gavard-Perret

03/04/2016

Golems de la nuit : Virginie Jaton & Claire Nicole

Nicole.jpgVirginie Jaton & Claire Nicole, « S’atténuer de nuit », Editions Couleurs d’Encre, Lausanne, 2016, 33 E. (en souscription jusqu’au 30 avril)


Une forme de déshérence - inhérente au texte de Virginie Jaton comme aux peintures de Claire Nicole - crée des jambages et des soubresauts contre les ombres qui vont et viennent. Il ne s’agit plus de se dresser contre mais de faire corps avec elles. En une suite de sensations métaphoriques, le peu revient sans cran de sûreté dans un bleu de nuit. Le fracas silencieux cadenasse les bruits de concaténation par le timbre d’une voix qui revient et s’écoute au milieu des éléments figuraux que Claire Nicole déplace.

Nicole 2.jpgLes deux créatrices laissent au latent l’espace et l’heure de faire son travail. Se reforment phonèmes et phosphènes dans un leporello de 14 feuillets dont les plans sont des souffles. II n’existe plus de tango de l’inutilité : les temps morts, les ombres deviennent des codes et des matrices de luminosité intermittentes. Le tout dans un subtil manège à contre-époque de vue là où quelques sillons convulsent le silence et où les mots deviennent l’indice d’une toccata ou d’une fugue.

 

Jean-Paul Gavard-Perret