gruyeresuisse

11/11/2019

Hervé Martin : Loup y es-tu ?

Martin.pngChaque poème de «J’en gage le corps» est une singularité. L’auteur pense sa vie en tentant d’en ramasser la totalité de l’intelligible et du sensible. Et pas la résumer. Chaque poème est donc un rapport et non un mur. C’est ce rapport qui permet de (se) voir et de chercher l’hétérogénéité de l'existence.

L'ensemble devient de la sorte un texte «critique».  Le montrage (et le montage) sont détruits afin que se crée une poétique du symptôme. Son expression (sensibilité) a plus d’importance que le contenu (intelligence). Elle fait appel au trouble. Et prouve que toute vie est une interprétation où des ombres (femme aimée, paysages) circulent.

Le poème n’est ici pas seulement un phénomène de perception mais d’interrogation fascinante. Il sollicite pour aller voir ce qu’il y a derrière. D’autant que Martin ne se livre pas à un simple abandon aux «reflets» de ses images. L’imagination reconstruit, remonte et met en correspondances ce qu’elle contemple de manière aussi inconsciente que consciente. A ce titre le grain et la nature même du langage est bien plus important que ce qu’ils sont sensés présenter.

Jean-Paul Gavard-Perret

Hervé Martin, «J’en gage le corp», coll. Accents graves, accents aigus, Editions de l’Amandier, 80 pages, 13 Euros.

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Peggy Viallat-Langlois et l'adhésion dégagée de l'ombre

PViallat bon 2.jpgeggy Viallat-Langlois sait qu'on ne chasse pas le brouillard avec un éventail. C’est pourquoi au lieu de bétonner la vanité dans le sens du gris elle confectionne sa propre dentelle de couleur tandis que Liron la modèle de ses phrases. Cela évite de sacrifier aux suintements nocturnesdes pleurs inhérents à ce qu'un tel genre rappelle. Même si bien sûr demeurent ce que de telles images fomentent et que souligne Liron : Les hommes font aussi volontairement parfois de ces images dont ils ignorent eux-mêmes le sens et qui les troublent comme nous trouble ce que l'on entrevoit de nos passions, de nos pulsions, des mécaniques inconscientes qui nous déterminent, de ce que fermente notre mémoire."

Viallat bon.jpgNéanmoins l'artiste crée une certaine distance teintée d’humour par rapport à soi-même et au genre. Ce que la vanité généralement ampute, enleve, sectionne,  retranche est métamorphosé. A l'asthénie généralisée de crâne fait place la gourmandise dans le carnaval des couleurs. Si bien que par la "grâce" roturière de l'artiste, les morts ainsi léchés ne restent plus sourds aux compliments qu'elle leur adresse au sein d'un "puits" et d'un soupir non extrême mais post-exotique dans ce qui est souvent l'objet d'une jouissance morbide aussi prégnante que silencieuse

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Jean-Paul Gavard-Perret

Peggy Viallat-Langlois & Jeremy Liron, "Edouard", Editions Strandflat, 2019, 34,00 €.

09/11/2019

Loula Hoop et pillow-book : Lambert Schlechter

Schlechter.pngAvec Lambert Schlechter, de l’erre au désert, le charroi de l'écriture avance par petits bouts. Ici en198 morceaux écrits chaque fois en une seule phrase. C'est la neuvième étape de son "murmure du monde" ensemble inclassable entre l'autobiographie et l'imaginaire, la poésie et le testament "in progress".

 

Schlechter 2.pngAmants du réalisme socialiste passez outre. Dans ce bateau ivre, l'art d'écrire se rit des amarres et l’ancre crève le papier . L'auteur mêle la farce à la tragédie dans l’histoire et l’au jour dit. Ce qui ne lui empêche pas les mises en perspectives. Il y a là bien sûr - ou probablement - un axe à sa vie, mais c’est un axe d’une géométrie particulière occupée à retrouver les règles d’un plus long trajet, une géométrie impure aux tracés à la fois sans cordeau mais selon une science de la flèche. Elle traverse les lieux où l'auteur a été à un moment en éternel voyageur et les êtres qu'il a aimés dont ici sa Loula. Et Schlechter de préciser "Aucun Haldas ou Jaccottet, n'a jamais écrit comme ça"  - à savoir "sur" une femme.

Schlechter 3.pngL’auteur fait de chaque fragment une idée de poème mais , en tant qu’acte, qui ne remplace pas d’autres actes, ni même qui s’y mêle. Et au bout de ce chemin à l’autre bout du monde, parmi les montagnes émeraudes et les déserts d'ennui , il reste le premier à avoir descendu Charybde et monté Scylla.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Lambert Schlechter, "Je n'irai plus jamais à Feodossia", coll. Tindbad Poésie, Editions Tinbad, Paris, 2019, 230 p., 22,50 E..