gruyeresuisse

07/11/2020

Christian-Edziré Déquesnes : Rimbaud l'irrécupérable

Dequesnes 3.jpgChristian-Edziré nous ramène à Rimbaud dans son livre enrichi de textes méconnus du poète surdoué à la tête chaude. Elle porte en elle le firmament et l'insubordination. S'y greffe la question de l'élan : des lamelles de la mémoire, du plus profond de la gorge puis de l’écartèlement d'une bouche hurlante se crachent des scansions inconnues à la figure de la littérature trop ronde.

Déquesnes.jpgCe qui ne veut pas dire que pour Rimbaud les mots s'apprivoisent : ils parlent par leur trou ou en les faisant sauter à la corde dans une cour abandonnée. Les mains du poète ne tirent pas les ficelles de leurs marionnettes. Sinon pour faire des noeuds là où le monde s’articule en une immense phrase errante. Et ce, dans le souffle jeté au soleil pour abolir l’ombre du dedans.

 

Dequesnes.pngCertes les éclats d'une telle parole solaire échappe à notre horizon, mais Déquesnes rappelle , qu' ici et ailleurs - Bob Dylan compris- chacun se nourrit aux fruits verts de l'Orphée de Charleville. Ressuscitant de sa propre agonie, Rimbaud écarte la poésie de toute lumière fictive. Où chercher au fil de ces heures nos espérances perdues, nos passions égarées sinon dans une telle œuvre ? Mais son corp(u)s ne peut s'apprivoiser même si beaucoup de présumés savants l'empruntent - souvent mal. Et Déquesnes déblaie l'image du poète de ses scories surannées pour préserver le mythe inaliénable de qu'il fut et qu'il demeure : irrécupérable.

Jean-Paul Gavard-Perret

Edziré-Déquesnes, "Arthur Rimbaud. Un effaré en Douai", Editions Aux robes de Rimbaud, Douai, 2020

01/11/2020

Wu Cheng'en, le singe et le lettré

Wu Chen.jpg

Dès le début du IXème siècle, l'imaginaire  chinois s'était emparé des exploits de l'histoire du moine Xuanzang. Il partit seul appuyé sur sa canne et revint bien des années plus tard courbé sous le faix de centaines de soûtras bouddhiques. Il les ramena dans une hotte d'osier pour apporter à son peuple le feu sacré. Cheng'en a donc repris cette histoire légendaire tout en lui accordant une nouvelle portée.

 

Chang'en 2.jpg"La Pérégrination vers l'Ouest" est en conséquence devenue pour la culture chinoise l'équivalent en occident des livres de Rabelais ou du "Don Quichotte" de Cervantès. Le roman possède le même caractère inaugural. La fiction devient à la fois fantastique, épique en son aspect "road movie" et initiatique là où apparaissent des créatures surnaturelles et des prodiges animaliers. Dans la version de Cheng'en Xuanzang n’y est plus le héros. Il devient le protégé de monstres ou d’esprits-animaux convertis au bouddhisme, avec au premier rang le Singe pèlerin sans lequel il aurait sans doute échoué. C'est une manière de critiquer tout un intellectualisme comme Rabelais le fit avec ses moines et Cervantès avec son chevalier pollué par ses lectures.

Cheng'en 3.jpgAvec Cheng'en les aventures aussi bizarres qu’extraordinaires n’ont donc presque plus aucun rapport avec les sources historiques. C'est comme si Sancho Panza avait pris le rôle du Quichotte - étant plus compétent que lui de manière pratique et doté d'un esprit plus mâtinéeà diverses réalités. Cheng'en - aux époques proches que nos primo-romanciers - a donc créé un même type chef d'oeuvre. L'imaginaire, l'extravagance et la folie animent les cent chapitres de ce livre incontournable. Le Singe devient une des clés capables de remettre l'humain à une plus juste place dans un système où l'être humain n'est plus le roi. Et à qui veut comprendre la littérature et la culture chinoise il faut commencer par là.

Jean-Paul Gavard-Perret

Wu Cheng'en, "La Pérégrination vers l'Ouest", 2 tomes. Edition et traduction d'André Lévy, Bibliotèque de la Pléiade, Gallimard, 2020.

Valère Novarina : qui sont les ombres ? ou comment prolonger l'ivresse des temps

Novarina.jpgDans la dernière pièce de Novarina l'acte créateur recouvre le plateau de théâtre à la fois d'ombres et de métamorphoses. Le spectateur en devenant "spectrateur" va pouvoir changer d'identité au sein de"mêmes" qu'il connait et qui appatiennent à sa mémoire des mythes où d'une actualité plus ou moins décalée. Sont réunis Orphée, Eurydice, Cerbère, Charon, Hécate, Pluton et ce qui est plus étonnant Sosie, Flipote, les Machines à dire beaucoup, Robert Le Vigan, Michel Baudinat, Gaston Modot, Anne Wiazemski, Louis de Funès, Christine Fersen et Daniel Znyk.

 

Novarina 3.jpgLes fantômes sortis des enfers, une fois l'Achéron retraversé, tout se produit par les truchements de "passes" et  passages où le théâtre devient aussi comique que tragique au sein d'un langage qui lui aussi se transforme en une créature hybride et effrontée. Cela ne date pas d'hier chez le dramaturge. Le drame humain (en son animalité même) est la comédie des mots. Ils grouillent au sein même de leur réincarnation en entrelacs, anagrammes, acrostiches, monocondyles, etc., pour brûler les frontières des temps comme du corps et de l'esprit. Le théâtre n'est plus habité de mots, ce sont eux qui l'habillent et tout autant le mettent à nu à travers des inventions centrifuges en une "affection" généralisée. La pièce devient l'endroit où danse la langue et où se consume la mort dans une irradiation vertigineuse.

 

Novarina 2.pngLes personnages veillent à la naissance d'autre chose là où l'animal humain avec sa voix tente de reconquérir une force sacrificielle au moment où les esprits parlent. Existe là un voyage farcesque au bord du vaisseau fantôme de langue.  Celui-ci dérive sur le plateau chahuté par tous les revenants. Ils flottent plus à accords perdus qu'en bouées de corps morts. La dématérialisation de l'être via les ombres n'est là que pour sauver l'envie d'exister dans cette polyphonie puissante du langage au moment où Novarina reste poète et philosophe. Il enrichit la connaissance par une langue  confondante où se gueule ce qui jusque là était resté dans le silence de mort de l'enfer ou des bas-fonds de l'inconscient.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Valère Novarina, "Le jeu des ombres", P.O.L éditions, Paris, 2020, 272 p., 17 E..