gruyeresuisse

01/12/2019

Stéphane Sangral : le livre à venir , la pensée avenir

Sangral.jpgLa "Préface" de Sangral frise sans doute la perfection car l'écriture en sauts, gambades et bien plus épouse parfaitement le propos. A ce titre ce livre est le contraire d’un leurre mais il n'empêche en rien une sorte de jouissance de lecture. Bref l'auteur nous laisse pas sans "graal" même si celui qu'il offre défie la divinité de la philosophie comme de la littérature.

L'auteur sans souci démonstratif (ce qui reviendrait à créer une torsion douteuse à ce qu'il engage) crée une poussée suprême dans l’inconscient et "lalangue" chère à Lacan. La dimension critique de la pensée et de tout énoncé passe par une donnée essentielle et anti-essentialiste : "Penser et écrire l'impossibilité de véritablement penser et écrire l'impossibilité de véritablement penser et écrire". Tout est là. Et à cette aune la majeure partie des écrits devrait être reprise et corrigée. Voire jetée. A l'inverse dans ce texte  l'écriture devient le geste qu'aucune pensée ne précède. Elle permet en s'avançant de penser ce qui ne se médite pas encore et qui jusque là n'avait aucune formalisation.

Sangral 2.jpgSangral exprime  en conséquence avec brillant et alacrité ce que toute fabrication textuelle engage : elle est pure perte et pure dépense. Mais c'est ce qui permet à tout discours de se poursuivre. Sans cela il reste lettre morte. La séance demeure donc perpétuellement ouverte. La dernière page n'attend que la suivante. Non que le désespoir s’alimente d'une telle énergie mais parce que les mots en leur comment dire cache toujours un comment ne pas dire qu'il s'agit de reprendre et de dégommer. Tout penseur ou écrivant ne sera donc qu'un éternel traitre. Mais il peut devenir l'errant capable de brûler les vieilles guenilles des tyrannies du logos et de ses empreintes. Il s'agit de voir dans le noir à travers la page qui ne s'écrit pas encore mais qui appelle : encore vide elle est déjà ouverte.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Stéphane Sangral, "Préface à ce livre", Galilées Esitions, Paris, 256 p., 17 E..

29/11/2019

Jacques Sojcher : légende des femmes et du livre

Sojcher.jpgUne nouvelle fois Jacques Sojcher projette vers le "trou" de son être : celui  d'un "survivant ordinaire". L'infatigable rêveur tente de trouver sa voie dans "la confusion des images" première par les femmes et le livre.

Des femmes, il n'en manque pas : elles se succèdent. Et l'âge venant ne fait rien à l'affaire. Le séducteur est fasciné. Ici par la dernière d'entre elles. Sans doute est-elle de passage même si elle semble la "bonne". Elle réveille son désir, "dans une chambre d'hôtel" comme dans la "camera oscura de son cerveau". Belle, elle lui réchauffe les pieds et le coeur. Mais le brouillage persiste au milieu du  bouillonnement des corps au nom de l'enfer du passé qui mène moins vers la foi en l'amour qu'à une certaine peur de soi-même.

Sojcher 2.jpgBref les femmes tentent de sauver "l'amant perpétuel", celui qui est "toujours entrain de naître / Puéril jusqu'à la mort". Elles soulèvent "une joie sans raison". Mais la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu'elle a à l'incurable. La dernière tente toujours de dissiper les visages perdus. Elle permet à la vie de suivre son cours : mais l'effondrement demeure. Inventant à sa mesure les aimée, chacune "devient réelle" pour preuve "sa place est dans le livre". Et c'est bien là le problème.

Jacques Sojcher, "Joie sans raison", Illustrations d'Arié Mandelbaum, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2019, 54 p.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/11/2019

Jacques Saugy et Gérard Genoud : l'atelier des bricoleurs

Im.jpgJacques Saugy, Gérard Genoud, "Dis-voir", Till Schaap Edition, 116 p., 2019.

Les deux créateurs affectionnent les livres et les entreprises dialectiques. Mais plutot que d'asséner une théorie de l'image il propose l'histoire de la recontre de deux arts - la photographie de Jacques Saugy et la peinture de Gérard Genoud. Le volume retrace ce jeu ou plutôt cet échange avec temps forts mais aussi de repli. Les mots "croisés" des deux créateurs servent à partager un travail de rassemblement des forces disponibles afin que se déploie un champ inédit. Les peintures et les photographies d'abord isolées laissent la place aux hybrides qui avancent dans le rêve "d'une formule inédite". Les formules de "refonte des photographies" prennent divers type de superpositions eu égard aux enjeux de ce qui s'y passe et ce qui arrive.

 

Im 2.jpgLe projet était ciblé dès le départ même si son fléchage risquait d'être perdu dans l'abondance du matériel. Et peu à peu l'histoire naît (entre autres) par transferts de fichiers de l'ordinateur d'un créateur vers celui de l'autre et vice versa. Tout se construit dans le respect mutuel des travaux des deux officiants. Leur marche n'est jamais forcée : elle tient compte des accidents de parcours et cela permet des repentirs dont chacun des deux profitent. Le tout, et parce que la vie continue, à travers les expériences de l'existence. Elles nourrissent ce travail et leur montage/montrage là où le thème de l'enfance crée une thématique récurrente et sur plusieurs plans.

 

Genoud Bon.png

Les deux auteurs offrent un livre de gestation double d'un hymen plastique et textuel. Et ce non seulement parce qu'il est créé à quatre mains mais parce que l'oeuvre se double de sa genèse, de son mouvement et de son exégèse. Les textes sont importants car ils montrent les tenants et aboutissements du projet. Mais leurs commentaires restent parfois un "comment taire" eu égard à la limite de tout discours. Et la force des images font ce que les premiers ne peuvent dire. Elles repoussent l'horizon textuel pour laisser place à une poésie visuelle de l'altérité et du partage. Elle ouvre un espace à l'imaginaire du lecteur/regardeur témoin privilégié d'une telle aventure.

 

Jean-Paul Gavard-Perret