gruyeresuisse

09/12/2020

Pauline Verduzier : des suissesses au-dessous de tous soupçons

Verduzier.jpgLa classification sociale du féminin opère généralement une "distinction" fallacieuse- et en fonction de leur sexualité - entre les "bonnes"et les "mauvaises" femmes en fonction ou gage de leur prétendue (im)moralité. D'un côté les convenables de l'autre les indécentes à savoir les travailleuses du sexe souvent invisibles ou stigmatisées.

Verduzier 3.jpgAvec ses interlocutrices suissesses à la "mauvaise" moralité ou inconduite "notable", Pauline Verduzier interroge à la fois sa propre socialisation et son intimité avec tout ce qu’elle évoque de la vie des autres et les représentations médiatiques de la prostitution.  Elle déplace l’injonction à la respectabilité. Et les femmes interrogées permettent de documenter l’état des rapports de genres et des normes sexuelles du temps.

Verduzier 2.jpgLes femmes osent dire leur liberté et leurs entraves de travailleuses du sexe. Et la "gentille fille" comme elle se définit aborde avec intelligence et sympathie celles qui pratiquent le travail du sexe par choix. Certes il existe des formes de prostitution plus terribles. Ici les femmes ne sont pas des esclaves mais l'auteure veut faire entendre leurs voix tues. Elles permettent de réviser nos vues sur les femmes et leur liberté, les hommes et leur besoin. Bref sur le régime de la sexualité et ses représentations soudain déplacées.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pauline Verduzier, "Vilaines filles", Anne Carrière Editions, 2020, 192 pages, 18 €.

26/11/2020

Rémi Mogenet entre l'épique et le lyrisme intime

Mogenet.jpgRémi Mogenet est clair quant à son ambition poétique : "porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie." Il le prouve dans son imposant volume et son mixage d'épisodes épiques et d'autres au lyrisme plus intime. Mais se retrouvent aussi des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes et enfin des chants de la nature.

Mogenet 2.pngL'auteur précise que beaucoup de ces textes et leurs franchissement de montagnes ont été écrits lors des réunions de l'association genevoise des Poètes de la Cité, qu'il a longtemps présidée. Ces rencontres fixent des thèmes ou des formes : l'auteur y a répondu à sa manière tout en respectant les règles imposées. S'y retrouve l'influence de ses poètes préférés qui fondèrent son style et -ajoute-t-il "peut-être mes idées" : Lovecraft ou Clark Ashton Smith.

Reste que l'ensemble demeure moins disparate qu'on pourrait le penser : la sensibilité profonde de Mogenet est omni-présente dans une poésie constellée de symboles et d'images qui ne peuvent se ramener à des concepts abstraits ni simplement et à l'inverse à des jalons de la vie terrestre. La manifestation de l'imaginaire d'une vie spirituelle reste ici en amont du monde physique, et leur éclat en vient là où,  pour finir, "le mot sacré demeure interdit".

Jean-Paul Gavard-Perrer

Rémi Mogenet, "Chants et Conjurations", préface de Jean-Noël Cuénod, Editions L'Oeil du Sphinx, 2020, 167 p., 10 E..

25/11/2020

Humour, ballade et philosophie : Joy Setton

Setton.pngJoy Setton, "Une chose menant à une autre", Editions La Baconnière, Genève, 2020, 192 p., 18 E. / 24 CHF.

Joy Setton qui a grandi et vécu à Genève et Paris  habite désormais à New York et adore écrire. Peut-être trop. Certes elle ne tombe pas dans le bavardage oisif mais certaines circonvolutions et détails nuisent à "un incroyable plaisir mental". Néanmoins par sauts et gambades l'auteure propose des investigations non sans humour ce qui permet toujours de prendre hauteur et distance.  Le jeu d'un rapprochement avec des oeuvres majeures (Baudelaire, Descartes, etc.) offre un portrait en miroir de la créatrice mais aussi des décalages astucieux.

Pour preuve son approche de l'auteur du "Discours de la méthode" : "Au contraire de certains garçons sensibles et ambitieux que j'ai fréquentés, qui sont surtout excitants au début Descartes gagne à être connu". Et l'auteure sous forme de badinage illustre sa capacité à affronter les oeuvres les plus hautes. Celles déjà citées mais Nietzsche et Kierkegaard compris. Et ce, sans collets montés.

Setton 2.jpgDe fait cette promenade dans Paris s'éloigne d'une vision éphémère de la réalité, pour introduire une notion d’outrepassement du temps et de ce qui s'y passe en une suite  de réflexions sur des "éradicateurs radicaux", Robbe-Grillet compris. Chaque moment d'une telle "narration" s’appuie sur le réel mais la créatrice n'en retient pas des détails pittoresques mais ceux par lesquels l'anecdote devient un tremplin pour une méditation enjouée qui survole le quotidien. C'est une occasion de se poser des questions sur "ce qui arrive" là où la réflexion prend des dimensions inattendues qui justifient une telle approche . Le charme y opère autant que l'intelligence..

Jean-Paul Gavard-Perret