gruyeresuisse

22/04/2021

Eric Poindron : ménagerie de verre 

Poindron.jpgEric Poindron  ramène à ses auteurs et créateurs de chevet : Diderot, à Dickens, Carroll et bien d'autres. En son voyage de "noceur famélique" capable de faire la bamboche  mais selon une vieille sagesse il sait repérer ce que lecteurs et regardeurs lambda laissent dans les mares. D'où ce dépeçage aéré dans une montagne de livres que "'sans grade au labeur, somnambule échevelé " il tire la substantifique moelle.
 
Nous dérivons en compagnie d'un auteur aussi épique que drôle. A travers la vie de fantômes et de magiciens se pose la question de savoir quel intérêt aurait un écrivain à avoir de l'imagination. Et à travers sa propre "folle du logis" Poindron fait traverser des routes glissantes de souvenirs qui à force de musarder deviennent d'admirables mensonges qui font des bonhommes de neige des marchands de glaces.
 
Nous comprenons très vite qu'avec un tel guide les nuits portent conseils. Nous nous retrouvons en apesanteur dans les "Salles" des secrets qui sont autant des consistoires de combinaisons aléatoires d'automates ou de masques que des propositions à des jeux de miroirs. Tout devient possible même "d'ouvrir la porte secrète des arbres de la moyenne montagne et de l'enfance". Mais comme Chez Carroll  elle débouche sur une autre et une autre encore afin que de l'ensemble flou des nuits d'antan une lumière noire fasse le jour.  
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Eric Poindron, "Le voyageur inachevé", Le Castor Astral, Montreuil, 15 avril 2021, 240 p., 16 E..

Cyril Huot : révision des poncifs d'un souverain pontife

Huot.jpgCyril Huot - avec toute la circonspection qu'il convient d'accorder à Roland Barthes - envoie une volée de bois vert à l'Incontournable pâtre de la montagne Sainte Geneviève. Celui dont les cours furent les consommés aux petits oignons de la doxa intellectuelle française sut se démarquer juste ce qu'il fallait des marxistes qui avaient contribué à sa majesté.  Barthes fut ainsi homme de droite autant  que maoïste tout en feignant d'être le moins politique des penseurs (enfin presque) de la French Theory.

 
Huot 2.jpgDans un habile montage par sauts et gambades - histoire de noyer le poisson là où finalement de Pasolini il est peu question - Barthes est acculé à bien des contradictions qui dépassent la seule fin de sa vie - à savoir après la mort de sa mère et même si à partir de là ses révisions furent plus marquées. Le choix d'une telle forme est habile. Elle évite les interminables laïus spéculatifs et ce, au profit de flèches qui remettent en cause les propensions et les analyses de Barthes. 
 
Huot 3.jpgL'intellectuel de garde dès les années 50 rate jusqu'à Beckett. Et Huot de souligner combien "Roland Barthes par Roland Barthes" reste une tache pour celui qui après avoir pris pied et goût dans la dérive en tant que fond de commerce s'est transformé en ersatz d'unanimiste. De fait il existe un monde entre Pasolini et celui qui se voulant toujours plus en situation que situationniste déboucha pour se définir sur une rhétorique du mot d'esprit  en se revendiquant d'être "à l'arrière garde de l'avant garde".  Dans l'espoir sans doute de se retrouver sur une ligne de front qui fut chez lui qu'une ligne d'horizon (de celle qui recule à mesure qu'on s'en rapproche) et de démarcation. d'un tout à l'égo aussi caché que récurrent.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Cyril Huot, "Sans transition - De Roland Barthes à Pasolini", Tinbad Essai, Tinbad, Paris, 2021, 156 p., 18 E..
 

04/04/2021

La chanson bien douce de Philippe Jaccottet

Jaccottet.jpg"Le dernier livre de Madrigaux" a été publié quelques jours après la mort du poète. Il reprend des poèmes publiés parfois il y a très longtemps dans la revue Sud, la Revue des Belles-Lettres et le journal Le Monde. Philippe Jaccottet écrit des visions que lui inspire l’écoute de Monteverdi dont il avait traduit des madrigaux pour sa parente, claveciniste, Christiane Jaccottet-Loew.
 
Jaccottet 2.jpgSon propre chant en devient l'ombre, l’appel ou la venue d’une ombre par exemple dans une forêt médiévale ou à la rencontre de jeunes femmes qui l’éloignent du monde terrestre pour accéder à une autre réalité et une autre beauté. De celles qui se touchent moins par les yeux que par les mains. Dante est aussi un motif de rêverie musicale pour Jaccottet. Elle  se poursuit à le recherche d'une traversée qui permettrait d'échapper à la mort.  Là où jaillit un ombre légère, comme Virgile le fut pour l'auteur de la Divine Comédie.
 
Jaccottet 3.jpgMusique et poésie se rejoignent sous ciel du soir se couchant. Jaccottet y voit encore briller le soleil. S'il s’en va, il refuse à céder le pas à la nuit qui avale tout même si, alors; les étoiles butinent une plus fugitive clarté. D'un genre désuet il trouve donc le moyen de préserver la beauté du monde et de la lumière. Et à l'instant de sa propre disparition, le poème triomphe de la mort au nom de la grâce et du plaisir que toute existence peut donner.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Philippe Jaccottet, "Le dernier livre de Madrigaux", coll. Blanche,  Gallimard,  Paris, 2021, 48 p, 9€.