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28/08/2013

Flower Power de Claire Guanella : entretien avec l'artiste

 

Guanella B 1.jpgQu'est-ce qui vous fait lever le matin?  Je me réveille, je me lève, c'est physiologique.

 

Que sont devenus vos rêves d'enfant? J'ai fait tant de cauchemars, qui heureusement ne se sont pas réalisés.

 

A quoi avez-vous renoncé? A rien.

 

D'où venez-vous? De la rencontre d'un(e) ovule et d'un spermatozoïde.

 

Qu'avez-vous reçu en dot? L'esprit de contradiction, l'énergie, l'agressivité, une irrépressible envie de gravir des montagnes (au sens figuré bien sûr), la joie de vivre.

 

Qu'avez-vous dû "plaquer" pour votre travail? J'aurais voulu "plaquer" mon éducation, c'était impossible - les cicatrices se rouvrent de temps en temps. J'ai fait des choix.

 

Un petit plaisir -quotidien ou non? Contempler, regarder, voir, remarquer, photographier dans ma tête.

 

Qu'est-ce qui vous distingue des autres artistes? Mon ADN.

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous interpela? "Jésus marche sur les eaux", gravure de Gustave Doré.  A l'âge de 4 ans chez mon grand-père pasteur anglican.

 

Où travaillez-vous et comment? Dans trois ateliers: 2 en ville, 1 en France voisine. Dans mon lit pendant mes insomnies, entre rêve et éveil: je cherche des thèmes, j'échafaude des projets, je cherche des couleurs, des formes, différents angles, je décompose des images de mes travaux, de nouvelles possibilités apparaissent. De jour, comme tous les autres peintres j'imagine.

 

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant? Debussy, Brahms, Rachmaninoff, R.et C.Schumann, Max Richter, du rebetiko, Eleni Karaïndrou, Miles Davis, du klezmer, Erika Stucky, Nina Simone...................

 

Quel est le livre que vous aimez relire? L'usage du monde de Nicolas Bouvier.

 

Quel film vous fait pleurer? Aucun.

 

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous? Moi qui me transforme lentement.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire? Je ne sais pas.

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe? Istanbul.

 

Guabella B 2.jpgQuels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche? Michal Rovner, Joshua Mosley, Julie Mehretu, Shirin Neshat, Tacita Dean, Marlene Dumas, Virginia Chihota, K. Podnieks, K. Salmanis, S. Tsivopoulos, Piero della Francesca, Michael von Graffenried, Thomas Struth, Bernd et Hilla Becher, Silvia Bächli, Edouard Glissant, Ari Folman, Julie Brand et peut-être le plus exceptionnel: un artisan inconnu de Bombay qui cherche des morceaux de métal sur la décharge publique pour en faire de remarquables sculptures d'éléphants.

 

Que désirez-vous recevoir pour votre anniversaire? Plein d'argent pour m'acheter des habits et des chaussures que je ne mettrai peut-être jamais.

 

Que défendez-vous? La liberté (Jeanne Hersch), la tolérance, l'authenticité.

 

Que vous inspire le phrase de Lacan: "L'amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Plutôt Jung que Lacan !

 

Enfin que pensez-vous de celle de W.Allen:"La réponse est oui mais quelle était la question?" Génial Woody Allen.

 

Entretien avec Jean-Paul Gavard-Perret, Aout 2013.

 

27/08/2013

Tirage limité n° 3 à Lausanne : Les « livres fous » de Catherine Bolle

Bolle 2.jpgTirage limité n° 3, 3ème rencontres romandes du livre d’artiste, Palais de Rumine, Lausanne, 7 septembre 2013.

 

 

En 1983 Catherine Bolle fonde à Genève les « nanoéditions » Traces  avant de les « exporter » à Lausanne. L’imprimeur Christian Braillard et le taille-doucier Raymond Meyer sont les premiers à soutenir ce projet. Il s’ouvre très vite à d’autres collaborateurs : Jo Cecconi à Genève, Christian Jourdain à l’Imprimerie Nationale à Paris, Michel Nitabah, éditeur à Paris. L’objectif de l’artiste est de rassembler ce qu’elle définit comme «  une non-famille de poètes de cultures et de sensibilités différentes ».

 

Elle y réussit parfaitement en rassemblant principalement des auteurs « méditerranéens » - mais pas seulement –  qui n’ont jamais été publiés en Suisse. Jean-Louis Giovannoni, Israël Eliraz, Henri Meschonnic, Salah Stétié, Daniel Leuwers, Jean Mambrino, Matthieu Messagier deviennent les compagnons de route de l’artiste. Ses interventions plastiques  en gouffres et tourbillons de lignes et de couleurs sous divers supports métamorphosent les textes.

 

Par ce qui tient à la fois condensation et étendue plastique les textes deviennent des torches mouvantes. L’artiste ne se contente pas de les épouser les textes : elle en saisit une ressemblance qui semble a priori hors d’atteinte. L’artiste fait passer le texte de la chimère au réel par la puissance des formes et de couleurs et le génie de lieux imprégnés de risques violents et d’équilibres subtils.  Pour chaque textes la créatrice trouve un rythme plastique qui au lieu de clôturer la poésie l’ouvre. Des structures différentes s’imposent d’un livre à l’autre : symétries, dédoublements, dissociations, divers types de courbes, sinusoïdes, longueurs d’ « ondes» se confondent, se coupent, interfèrent.

 

De chaque texte l’artiste affile les sensations,  les englobe dans son flux fruit d’un affect, d’une tendresse mais aussi d’une longue réflexion et d’une intelligence sensitive.Se perçoit que la vie est toujours après ou avant les mots. Pas dedans.  Elle est dans le travail de Catherine Bolle. Un travail brûlé de la lumière qu’il brûle. Au mouvement du texte la plasticienne accorde le souffle de ses espaces aux formes sauvages et secrètes. Une fluidité se libère du sous-sol de textes délivrés de la servitude de leur seul logos. Verre, calque, bois,  papier braille ou chine du désert  travaillés à l’encre, à la craie, au tampon transforment les vers et les phrases trop sages en ce que Michel Melot nome à juste titre des « livres fous ».

 

Bolle.jpgConcrétisant l’état « abstrait» du texte, chacun d’eux devient un objet d’écriture et de découverte qui défie l’ordonnancement classique de livre d’artiste. Catherine Bolle elle-même devient parfois auteure. Sa langue crée d’autres entrelacs et des artères compliquées et dynamiques. L’écrivaine est amenée à y « improviser » mais jamais dans le n’importe quoi.   Sous ce que Lévi-Strauss nomma « le bricolage » tout fonctionne selon une approche empirique d’une rate qualité.  Là où s’opère le transfuge d’un corps à l’autre une infusion a  lieu.

 

Quant à Stétié, Eliraz, Messagier et les autres ils comprennent que, pour qu’un soupir tremble, il faut plus que leurs mots. Trempés dans l’image s’y forme une autre la lumière tracée. Elle fait tomber les mots  de leurs murs et de leurs murmures pour les plonger dans une ivresse des grands fonds. De ceux-ci Catherine Bolle fait émerger bien plus que les contours.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Rappel : pour voir ces livres rares le livre « Les ateliers contigus » de Catherine Bolle, aux Editions Benteli propose plus qu’un aperçu.

25/08/2013

Présence de Meret Oppenheim

Meret 2.jpgMeret Opeinheim, « Ein engerehmer moment », 20 septembre – 19 octobre 2013, Galerie Mader, Bâle.

 

Meret Oppenheim aurait eu cent ans cette année. Venue de, puis revenue en Suisse après un détour sur Paris elle laissa à sa mort une œuvre immense occultée par deux « images ». Son  «Déjeuner en fourrure» (1936) : une tasse, une assiette et une cuillère recouverts de fourrure et son statut de muse des surréalistes immortalisée par  Man Ray.  Sa beauté lui fut d’ailleurs préjudiciable. On retint souvent sa plastique. Cela la plongea dans une longue une crise de création de près de 20ans. Meret Oppenheim fut pourtant une magicienne aux divers talents. Elle laissa tableaux, sculptures, costumes, objets, œuvres dans lesquels elle ne cessa d’expérimenter divers langages. Elle refusa toujours la banalité, la cuistrerie et  les effets répétitifs de l’art. Son travail aujourd’hui encore ne fait qu’ouvrir des questions. Il reste animé d’un instinct de liberté rare : «Elle  ne nous est pas donnée, il faut la prendre»  se plaisait-elle à rappeler.

Poétesse surréaliste ses écrits sont animés d’un sens particulier de l’humour et du lyrisme. Ils lui permirent par exemple d’évoquer les parties génitales avec une pudeur caustique ou de briser l’influence oppressive des surréalistes en train de prendre de l’âge et préoccupés de « coucher » une œuvre. «Les pensées sont serrées dans ma tête comme dans une ruche. Je les coucherai plus tard sur le papier. La terre vole en éclats, la sphère spirituelle explose, les pensées se dispersent dans l'univers et vont continuer à vivre sur d'autres étoiles.» écrivait celle qui pour autant ne doit pas être prise pour une mystique mais pour une  non-conformiste et avant-gardiste, parfois drôle et intrigante au besoin.

Meret 3.jpgCelle qui passa sa jeunesse à Bâle, à  Delémont et à Carona, dans le Tessin, et qui naquit artistiquement à Paris s’est élevée contre les idées rétrogrades de ses condisciples mâles. Son père en premier. Pour lequel, affirma-t-il,  «Jamais les femmes n'ont apporté quoi que ce soit à l'art».  Mais l’écriture de sa fille lui répondit. En frappant parfois fort. Et si - note-t-elle -   « Nietzche parle des femmes comme des produits d’élevage : chats, oiseaux ou dans le meilleur des cas vaches »  elle changea la donne. Ce qui ne l’empêcha pas de soigner ses relations avec Hans Arp, Alberto Giacometti, et Picasso. Ce dernier, voyant ses bracelets en hermine, lui suggéra l'idée de la mythique tasse en fourrure. Mais c’est à Berne au début des années 1970 qu’elle s’engagea vraiment dans le débat féministe. Recevant  le prix d'Art de la ville de Bâle, elle déclara: «Je dirais presque que la part de masculinité intellectuelle chez les femmes en est pour le moment encore réduite à se cacher (…) Les hommes projettent sur les femmes la part de féminité qu'ils ont en eux et qu'ils méprisent». Meret Oppenheim sut donc tirer les femmes de cette impasse. Elle prouva combien celles-ci, en art comme ailleurs, ont beaucoup de choses à dire et à montrer. Leur combat continue. Avec profit pour la communauté humaine.

Jean-Paul Gavard-Perret