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29/11/2013

Michel Sedan et les inavouables maîtresses

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Michel Sedan, « Naïades, néreïdes : insolentes, troublantes splendeurs de l’ombre », Editions JB (Jörg Brockmann), Carouge.

 

 

Après une exposition du travail de Michel Sedan à l’Espace des Eaux-Vives à Genève, Jörg Brockmann a eu l’idée de créer un coffret qui permet à la fois au collectionneur d’acquérir un tirage original et le contexte général dans lequel elle s’inscrit. L’ouvrage est d’une qualité rare. Il permet de donner à Michel Sedan - photographe de mode – le titre  de photographe artiste du même calibre qu’un Avedon par exemple.

 

 

Les tentations érotiques  prennent avec ce livre des inflexions nimbée le plus souvent - mais pas toujours -  du bleu cendré de l’eau. Il devient l’intuition du surréel. Des liaisons sont à peines ébauchées mais les photographies obligent à sombrer dans des limbes amoureux. Le corps de la femme - en noir et blanc ou en couleur - surgit dans la fuligineuse apparence afin que tout demeure en immanence sous la surface de l’onde. Le corps devient une rose seulement éclose au sein de l’onde. Mais dans certains tirages il devient un paquet de vent pourpre. Son frisson d’écume couleur de sang est plus  celui des songes que des cauchemars.

 

 

En suspens dans le silence de l’eau une nostalgie étrange suit son cours. Les revenants voyeurs boivent l’eau du bain. Mais en vain : les naïades s’y enfantent d’elles-mêmes dans leurs caprices et par leurs seules illusions. L’obscur inconsolable semble métamorphoser dans des lueurs douces.  Et l’idée même d’un tel bain ramène à des penchants nocturnes et féminins. Elle remonte aussi à des rêves d’images premières - celles que ne renierait pas le Pascal Quignard de « La nuit sexuelle ».

 

L’immersion devient amniotique, elle met le corps en exil. Mais par effet d’eau il sort des trépas de  l’ombre. Sa pulpe est sinon dissoute du moins poétiquement altérée. Passant du déclin continental à l’appel des marées la femme devient sirène. Son plongeon nuptial dans les abysses est l’élégie de l’éros, l’amnésie douce des larmes sentimentales. Toute marque d’obscurité dissoute, reste la pavane du corps immergé danse ses lignes erratiques.

 

 De telles femmes accordent leur vigilance à l’oubli du monde et de sa trivialité. Tout reste dans les proximités improbables des sirènes discrètement indifférentes et presque ineffables. Leur seul violeur est le flot bleu qui retourne au vierge et vivace en retenant son haleine. Reste ce gulf-stream que Michel Sedan invente comme berceau pour ses fées d’eau. Leur retrait est une tendresse. Celle-ci est fidèle au premier amour des mères dont ces eaux amniotiques sont l’image. Celle-ci - par la grâce de la prise photographique et le froid des ondes - durcit les seins des nymphes. Exploratrices des fonds marins et des vieux trépas elles restent les phosphènes d’un sommeil aux opaques ferveurs.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

28/11/2013

Les confrontations de Flynn Maria Bergmann et Delphine Sandoz

 

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Flying.jpgDelphine Sandoz et Flynn Marie Bergman, « Sans titre », E.S.F ART+DESIGN, Lausanne, du 4 au 20 décembre 2013.

 

Flynn Marie Bergmann, « Fiasco FM », coll.Re-Pacific, editions art &fiction, Lausanne, 128 pages, 21 €.

 



Delphine Sandoz et Flynn Maria Bergmann vivent et travaillent à Lausanne. Tous deux passent du collage à la peinture, du dessin au transfert sur les pages des livres qu’ils vénèrent. Pour l’exposition à l’E.S.F. Art + Design  ils proposent une toile immense. Elle situe  leurs expériences en une approche « gestuelle » dans laquelle deux expériences se confrontent et s’appellent en un dialogue créatif. En ce « Delflynn » se dessine à tout les sens du terme une poussée artistique double jusqu’à l’élaboration d’une œuvre où tout est permis.

 

 

 

La Lausanoise Delphine Sandoz trouve  chez Flynn Maria Bergmann un alter ego. L’Américain qui s’est encanaillé dans les des bouges américains avant d’enseigner dans une école de dessins fut formés aux arts visuels et influencé par les créateurs de la Beat Generation . Il est devenu le poète capable de mêler choses vues, blasons érotiques et graffitis. Son « Fiasco FM » envoie 112 poèmes en proses superbe, simple, douloureux. C’est pour l’auteur un moyen de se faire du mal et de se sauver par morceaux.  Chaque texte tente de réinventer l’amour et d’organiser son désordre. Même si comme Sœur Anne, Flynn Maria Bergmann ne vit jamais rien venir avant de rencontrer Delphine Sandoz.

 

 

 

A deux ils réalisent ce poème optique où ovulent des corps mais en  un univers physique et mental  « chaosmique ».  Entre Delphine Sandoz et Flynn Maria Bergmann se produit  l’éclosion  d’un monde. Il s’éparpille entre le ludique  et le sérieux. La peinture dans ses méandres remonte le fleuve du réel, va jusqu’aux affluents du songe. Le monde perd son visage pour mieux le retrouver. Certes le couple aussi ironiquement démoniaque que mélancolique  ne caresse aucune illusion sur les misérables miracles de l’art, de la poésie et de l’amour. Néanmoins dans leur étrange bastringue ils créent de merveilleux tropismes et des voyages suspendus dans des transits qui tentent de sauver le monde des naufrages.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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27/11/2013

Olivier Vogelsang : archéologie du fugace

 

Vogelsang.pngOlivier Vogelsang, « Switzerlanders », Editions D’autre part, Genève

 

 

 

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Le livre (d’art) d’Olivier Vogelsang est le parfait opposé du « Gli Svizzeri, Ils Svizzers,  The Swiss , Die Schweizer » de Mathias Braschler et Monika Fischer, (Hatje Cantz, 2013). Tout dans le livre du couple joue sur le chromo là où la mécanique du chrono suisse semble arrêtée. Les habitants s’y réduisent à des personnages d’un musée de cire. Ils peuvent  être légitimement agacés tant le choix des images restent  archétypal. A l’inverse Olivier Vogelsang s’attaque aux clichés. Il offre un regard personnel sur une certaine Suisse. Il le développe au fil du temps. L’art photographique ne se limite plus à une chasse aux papillons. Dans ce petit traité d’archéologie du fugace  s’ébrouent de multiples avatars encore non mis à nu et parfois iconoclastes eu égard aux idées reçues. Le Genevois a compris qu’il ne faut jamais rechercher le prétendu marbre de l’identité supposée mais au sein d’un jeu de piste de donner à voir ce qui demeure caché. On connaît  le point de départ  de cette quête (1966)  mais pas celui d’arrivée.

 

 La photographie ne mène pas où l’artiste  pense accoster. Il avance même s’il a peur que la “ terre ” lui manque, s’il craint de la rater,  d’échapper à sa sphère d’influence, à sa force de gravité. Pour preuve : tout semble bien précaire en  ses instantanés. Mais c’est alors que tout commence, que les enfantillages prennent fin. Face aux rentiers photographes le Genevois devient un créateur soutier. Il ne lui reste face à l’objectif qu’un seuil minimum de sécurité existentielle : celle d’où il extrait son travail. Ses photographies gardent une vocation fabuleuse : celle de faire reculer le chant des certitudes. Elles mettent une grâce dans les pesanteurs afin de rétablir à tous les sens du terme un charme. Constitué par la menace de la disparition l’artiste sait qu’il n’est pas d’empreinte ineffaçable. Néanmoins pour cette raison il est nécessaire de photographier, de « retenir »  en tentant, dans un travail d’empathie, de saisir ce qui échappe. Le créateur a su trouver un langage qui multiplie les prises et se  découvre en avançant tandis qu’il s’enfonce -  avec son regard vers son sujet -  “ comme à la limite de la mer un visage de sable ” (Michel Foucauld).

 Jean-Paul Gavard-Perret