gruyeresuisse

09/04/2014

Le « cinéma » muet de Marion Tampon-Lajarriette

 

Tampon.jpgChaque photographie de Marion Tampon-Lajarriette propose voyage par forcément exotique. Loin de cette propension lorsqu’elle pourrait être possible l’artiste cherche à détruire le silence par une découverte des lieux les plus simples comme des panoramas les plus grandioses. Elle les montre en réinventant la perspective inventée par la Renaissance ou à l’inverse réduisant le champ par divers fragments. Face à l’éblouissement demeure un travail de résistance qui ponctue la simple exaltation. De  Genève la photographe réapprend au regardeur  à ouvrir les yeux. La sensation est océanique même au milieu des terres. La perception devient le rêve au moment où l'ici-même s'éteint au profit de l'ailleurs. Mais l’inverse est tout autant présent. Photographier devient une pensée sans discours.  

 

 

Tampon 2.jpgMarion Tampon-Lajarriette se fait sorcière par intelligence et affect face à l’impact des mondes. Son théâtre est un philtre d’atmosphères, d’effluves comme des fragments histoires qui font penser à des aventures cinématographiques : ses déserts rappellent  la  Vallée de la Mort  du « Zabriskie Point » d’Antonioni et ses scènes d’intérieur celles de Duras. Tout se passe moderato cantabile.  L’espace se consume sans se consommer. Il n’est pas nu, il est dépouillé afin d’ébranler les certitudes du fantasme et  de la réalité.  L’artiste retient ce qui se passe entre les deux. Chaque image devient le fragment d’un récit au conditionnel passé  plus qu’au futur antérieur. Reste le ludique et le cru -sans  voile mais sans exhibition. Marion Tampon-Lajarriette joue la rêveuse éveillée,  l’espionne dormante (la plus dangereuse) capable de provoquer des errances programmées, des dérives assumées. On pourrait dire qu’elle fait son cinéma. Mais un cinéma particulier : fixe et muet il bouge les lignes et parler le plus parfait silence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/04/2014

Les Instantanés d’Andrea Heller.

 

 

 

Heller 2.jpgAndrea Helller, Scheublein + Bak, Zurich du 16 avril au 30 mai 2014.

 

 

 

L’espace créé par Andrea Heller est une interrogation. Ce qui entoure libère, ce qui semble s’étendre librement crée un espace strict. Tout joue dans cette problématique sur le décalage. L’artiste saisit la puissance de l’artifice sur l’organique et ce qui se passe entre liberté et emprise. L’œuvre reste sur une ligne de crête : imaginaire et réel, abstraction et figuration, artifice et fait de nature crée des lieux étranges entre l’image et le monde.

 

 

 

Par de telles « fables » la créatrice cherche une symphonie plastique : l’ordre y règne mais il est renversant. C’est un théâtre chimique et alchimique. Le « spectateur » glisse d’un inconnu vers un autre.  Il y a des arrêtes, des plis, des vallons. Parfois, juste des pointes qui dressent leur pal. D’où les questions qu’imposent la contemplation de telles peintures : Où est dans ? Ou est le chemin dans ? Ce qui est devant nous n'a pas de dans mais fait semblant d'en avoir. L’œuvre d’Andrea Heller développe une suite de lieux intermédiaires et de change.  Le trajet de la langue plastique va du réel au virtuel mais c'est, à la base, un trajet physique. La difficulté d'en parler tient à ce réel et ce virtuel. Il y a déplacement de  l'un vers l'autre mais un déplacement-instant et dans le présent que le peinture fixe.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/04/2014

Murmures de Jean-Luc Manz

 

 

 

Manz.jpgFidèle à tout un pan de l’art helvétique abstractif et géométrique le travail de Jean-Luc Manz navigue entre monumentalité et immersion. Murales à tous les sens du terme les structures froides ou chaudes de peintures déclinées sur un système  monochrome  semblent dépasser leur cadre. Les plus célèbres sont des panneaux rectangulaires aux illusions de murs de briques. Ils rappellent ceux de l’Académie des Beaux-arts de Düsseldorf où l’artiste suivait les cours de Gerhard Richter. Sans concession au moindre pathos chacune des œuvres crée une émotion profonde. De formes qui a priori induisaient une peinture décorative l’artiste a créé un art d’expérimentation. Le jeu et le détournement des formes sont au service d’un affect en des évolutions de formes et de couleurs. S’y retrouvent des motifs chers à Ellsworth Kelly et Barnett Newman. L’auteur les reprend comme ceux de Matisse ou de l’art de la mosaïque islamique rencontrée lors de ses séjours en Egypte.

 

 

 

Manz 2.jpgL’émotion esthétique naît  de « la folie d’un voir, d’un entrevoir, d’un croire entrevoir » dont parlait Beckett et qui demande une attention particulière. Sous couvert d’unité de façade les peintures du Lausannois recouvrent le décorum, permettent de ne plus avancer face contre terre et créent  une forêt des signes organisés loin du registre de l’exquis. Il ne s’agit plus de “ planter un décor ” ou de faire de la surface un écran. Ni de recouvrir, de faire écorce mais d’ouvrir un alphabet plastique crypté à la recherche de structures fondamentales. Evitant toute surcharge ces œuvres prennent une valeur hypnotique, hallucinatoire que ne cherchent pas à résoudre  au sein même de leurs rébus les problèmes qu’ils posent au regardeur. Ils dépassent ceux que propose l’art cinétique par la simple stimulation de la perception rétinienne au sein de divers jeux de leurres. La réflexion et le travail de Manz sont plus concrets et plus probants. L’artiste  provoque l’émergence de structures en des explorations qui ne sont pas d’idées (bien que l’artiste n’en manque  pas) où parfois l’art se perd au détriment de «  la relation d’incertitude » où la peinture avance ici pour retrouver son identité originaire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 Les œuvres de Jean-Luc sont visibles entre autres à la galerie Skopia, Genève.