gruyeresuisse

09/06/2013

Un thé au Sahara, un fendant à Lausanne avec Marcel Miracle

Miracle 2.jpgMarcel Miracle, "The Solo Projet" – Galerie Magnin-A, Art Fair. Basel, 13-16 juin 2013

 

Né en 1957 à Madagascar, Marcel Miracle vit à Lausanne et dans le Sud tunisien. Géologue en Afrique, instituteur en Suisse, tourneboulé par la toile de Magritte « Le maître d’école », il ne cesse depuis d’organiser le désordre du monde en cosmos. Maître ou postulant de la divination il la pratique Néanmoins, comme Sœur Anne, il ne voit jamais rien venir. Patient, il réalise des milliers de petits dessins à l’encre et crayons de couleur  ainsi que des collages. Ils ovulent de corps sort de ses abris et une géographique physique « chaosmique » s’y déploient. 

 

Le monde s’éparpille en une suite de propositions ludiques. Elles remontent du fleuve du réel aux affluents du songe tels des saumons roses bonbons. Par ce retour amont le créateur s’intéresse à ce qui reste lorsque le marchand d’âge est passé et que l’enfance du monde a perdu son visage.  Certes l’artiste ne caresse aucune illusion sur ses « misérables miracles » : « l’art passionne si peu les hommes qu'ils n'en finissent pas de s'inventer d'autres activités » écrit-il. 

 

 

Miracle.jpg Il n’en demeure pas moins que ses rats d’eau médusent. Même lorsqu’ils errent au milieu des déserts ils semblent recouverts de manteaux de vision.  Manière pour l’artiste de se méfier des mystificateurs de l'absolu qui prennent les regardeurs dans les filets du lyrisme. Face à eux il cultive son indignation ludique et en rien moraliste.  Il forge au besoin le faux pour exalter l'artifice et l’artefact. Le dessin reste donc pour lui l'erreur essentielle. Certes elle ne justifie pas de tout mais permet d'inventer une liberté afin de garantir des moments parfaitement inutiles.

 

Marcel Miracle convainc que lorsque le temps est aussi pourri que cette année la vie vaut moins d'être vécue dans les débuts de moissons du canton de Vaud  que dans les débits de boissons de Lausanne. Ici comme au Sahara l’artiste transgresse tout édit de chasteté. Son œuvre plastique est donc une mine dont il faut suivre la veine essentielle. Le texte parfois s’y mêle en des fables où des figures de sable mutent en  rochers et les rocailles en stuc ou skaï.  L’ironie et la dérision indiquent une voie  claire et précise: en avant doute !

 

Jean-Paul Gavard-Perret

07/06/2013

Valentin Carron à la Biennale de Venise : la pensée ironisée et incarnée

Carron.jpg Comment la sculpture et la peinture ont-elles prise sur nous, comment les atteignons-nous, comment nous touchent-elles ? Nous l’ignorons. Et Valentin Carron ne résout pas de telles questions. Cependant il sait déplacer nos points de vue en inventant de nouveaux espaces, de nouveaux rapports, de nouveaux contacts toujours ironiques avec les matières et leur traitement. Sa présence en tant que représentant Suisse à la Biennale 2013 de Venise le prouve.

Ses silhouettes, ses animaux plus sauvages et monstrueux que leurs homologues réels, ses objets revisités comme ses tableaux « abstraits » mettent à nu l’objet de la pensée en proposant une réflexion sur leurs formes et matières. A la fois sublime et drôle chaque pièce inquiète l’espace. En témoigne son œuvre majeure pour la biennale de Venise. Elle est créée en fonction même de l’architecture du pavillon. Si bien que le lieu et l’œuvre s’enveloppent, se touchent. Le serpent à deux têtes et en fer forgé de 80 mètres de long impose un cheminement. Il suffit au spectateur de suivre le reptile pour découvrir les autres pièces du pavillon. Les deux têtes symbolisent combien  l’objectif de l’art comme du regard est moins important que leur trajet.

carron 2.jpgLa notion de lieu repose donc la question de l’art et par delà de l’être. Chaque pièce en devient l’abyme et l’érection. Le reptile n’y est pas pour rien avec son côté rampant et phallique. L’ironie « serpente » en une dynamique intrinsèque à toutes les créations de Carron. Elle demeure toujours visible dans ce travail autant en puissance qu’en douceur. A mesure qu’elle avance l’œuvre délivre des formes toujours plus aptes à révéler sa force critique face au monde. Même l’icône Federer y est gentiment moqué.

Carron prouve par les 18 œuvres du Pavillon à la fois son minimalisme et son goût de l’élégance gracile. Et ce même lorsqu’il recycle (c’est le cas de dire…) un cyclomoteur Piaggio. Un objet industriel ouvre à la création de formes innovatrices. Plus loin le geste de déstructuration et d’écrasement des instruments de musique tient autant d’un esprit Dada que Punk. Mais s’insère parfaitement dans le lieu à l’image de six tableaux en fibre de verre et résine acrylique. Ils  imitent le ciment des murs du pavillon suisse mais sont autant des abstractions de quintessence.

carron 3.jpgLes formes des œuvres possèdent  la mémoire du lieu où elles s’insèrent mais gardent la puissance de leur devenir. L’art du forgeur et mixeur consiste pour habiter le lieu vénitien à remonter dans la mémoire  de sa propre origine valaisanne, de sa propre pensée, de descendre dans son cerveau. Comme il est riche il y a une plénitude de galeries et une multitude d’excavations qui voient le jour. Surgit une pensée tactile. Elle se déploie par des techniques incarnées. La sculpture et la peinture ne deviendraient-elles tout compte fait le lieu où nous sommes enfin capables de toucher de la pensée ? Même si toucher n’et pas saisir, ni posséder et encore moins maîtriser. Le Piaggio comme le serpent sont là pour le rappeler.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

05/06/2013

Le salé-sucré de Joëlle Flumet

 

 

Flumet 2.jpgJoëlle Flumet, "Bite, cul, nichons et chatte", Editions Ripopée, 112 p., Nyon, CHF 12, 2012

Joëlle Flumet, "C'est bon de ne pas regarder à la dépense", Coll. Sonar, Ed. Art et Fiction, 32 p., Lausanne, CHF 29, 2012

 

Joëlle Flumet adore des excès ce qui -paradoxalement - ne lui empêche pas de cultiver une certaine retenue. Certes ses titres de ses textes ne l’indiquent pas forcément. La rétention est moins dans les sujets ou titres scabreux ou provocateurs que dans la manière ludique, simple, iconoclaste de les aborder afin que l’obscène lui-même soit réduit à son plus simple « appareil ».

 

Aux amateurs de vieil art et de vernis sages l’artiste propose une leçon d’inconduite à travers ses cours des miracles  pleines d'acmé juvénile.  Mais le désir de choquer reste secondaire. Il faut retenir surtout une science de l’hybridation plastique. S’y télescopent l’univers enfantin  et le réel. Faussement naïves les œuvres possèdent un charme spécifique. Il ne tient pas au sacrifice enjoué des derniers outrages accordés à l’exhibition de ce « sein qu’on ne saurait voir»  mais à la manière de se moquer de tout ce qui sert au mâle à penser et qui réside bien plus bas que sa tête.

 

Flumet.jpgEntre les codes cérébraux et le manque à gagner de la sensation, les héros et héroïnes de la créatrice rappellent sous forme nonsensique que la vie n'est pas qu'un leurre. Le théâtre plastique d’une telle fée des faveurs  reste dans la farce qu’elle concocte à sa main et selon sa pétition de principe : «  qu'est-ce que je vois encore avec les yeux qu'on m'a donnés et avec les mains je saisis quoi ? »

Celle dont une de ses dernières œuvres fit scandale à l’« Art and the City » de Zurich continue à venir à bout de ce qui fascine les voyeurs, réclame leur appétit et démange leur  carcasse. Il ne s’agit pas de proposer une contemplation passive d’un sujet ou d’un motif mais d’éclairer la perception obviée du monde par un traitement oblique de l’illusion d’optique.

Jean-Paul Gavard-Perret