gruyeresuisse

13/05/2020

Yale Joel le voyeur

YaleJoel.jpgEn novembre 1946, Yale Joel, photographe de "Life", installe un miroir bidirectionnel dans le hall du Lowes Criterion Theatre de Times Square, où le film "Dark Mirror" était projeté. À l’insu du public, il a caché son appareil photo l’autre côté du miroir Les spectateurs, à leur insu, s'y rajustent, se pomponnent.

 

YaleJoel2.jpgDix-neuf de ces photographies furent publiées dans Life à l'époque et cette exposition en ligne est la première re-présentation de cette série 74 ans plus tard. Surgit un travail de voyeurisme espiègle comme d'une recherche de l'identité. Femmes et hommes sont présentés dans l’ondoiement de tissus. L'effet civilisateur et séducteur du vêtement est montré. Jaillit aussi le questionnement sur la sexualité là où l'érotisation prend un tour des plus singuliers et accidentels.

Yalejoel3.jpgLes ajustements de dernière minute du maquillage et des vêtements soulignent nos propres tics quotidiens. Si bien qu'à l'époque du selfie l'artiste renvoie en ce qui fut son anticipation intempestive. Il prouve combien chacun est captivé par sa propre image. Le passant s'arrête un instant, cherche en des tréfonds obscurs du miroir un autre homme, une autre femme. Celui ou celle qu’il côtoie forcément (et pour cause..) mais qui mêle un certain "rêve" secret à l'évidence, pour mieux se rapprocher à l'image qu'il ou elle espère (plus ou moins) donner.

Jean-Paul Gavard-Perret

Yale Joel, "Mirror Mirror", Exposition en ligne, Laurence Miller Gallery, New York, du 4 mai au 27 juin.

12/05/2020

Par où ça passe : quand la galerie Analix Forever déconfine

Entrouvert bon.jpgGroup Show, "Entrouvert", Analix Forever, Genève, du 15 mai au 25 juin 2020.

Analix Forever a le sens des titres pour ses expositions. "Entrouvert" convient parfaitement à l'époque et Elena Esen - co-responsable de la galerie - de citer pour l'illustrer une phrase de Tourgueniev : "Nous sortîmes sur la grande cour de la prison et là, dans un coin à gauche, devant la porte entrouverte, on fit quelque chose comme un appel." Il se fait ici en images, histoire de casser la peur. Le tout dans l'incertitude. Mais la porte entrouverte d'Analix Forever laisse passer l'espoir. Certes les artistes invités ne vivent pas dans la stratosphère : le Covid19 est là, dessiné par Stefan Imhoof. L’angoisse aussi dans le "Shining" mode Laurent Fiévet. Quant à l'enfermement Céline Cadaureille l'instaure dans sa "maison Boulet". Et Jhafis Quintero sait ce que la prison veut dire et ce qu'elle peut faire dans sa manière de lorgner jusqu'aux organes des détenus pour s'en emparer.

Entrouvert.pngNéanmoins s'il existe "du" dedans, jaillit aussi le dehors. Le temps s'envole espiègle avec les "Woman abandonned by Space" d'Angus Fairhurst et celles de Valérie Horwitz qui ignorent la gravité. Chez Debi Cornwall la mer est synonyme de liberté. Elle répond aux "Dolci Carceri" de Laure Tixier qui revisite Piranèse dans une douceur qui n’est peut-être qu’un leurre d'ouverture comme la fenêtre de Robert Montgomery (lui même touché par le Covid 19 dont il a guéri) et par laquelle il voit des arbres ce qui le pousse à peindre et écrire : "WHEN WE ARE GONE THE TREES WILL RIOT".

Entrouvert 2.jpgMais - et aussi ou surtout - "Entrouvert" propose un fameux interstice : l'érotisme là où le vêtement baille dans une certaine perversion source du plaisir et du désir. C'est vieux comme le monde mais Rachel Labastie le rappelle à travers ses menottes ouvertes et sensuelles qui ont comme échos les corps de Maïa Mazaurette, de Mimiko Türkkan et de Guillaume Varone. Les artistes décousent juste ce qu'il faut les vêtements pour que celles et ceux qui le portent ne soient pas de de blancs moutons. Ils ont autre chose à faire qu'à tournoyer dans l'inutile sous pétexte de ranger leur absence. Défendre l'entrouvert c'est une façon de prendre date, jambes au cou et chair glougloutante créancière parfois de plis à repasser. Mais ce, pour devenir autre chose qu'une triste figure confite et laborieuse.

Jean-Paul Gavard-Perret

(oeuvres de L. Fiévet et C. Cadaureille)

 

 

Les abîmes visuels de Wantuch Waclaw

 

Waclaw.pngPour Wantuch Waclaw la nudité possède son propre silence et son propre langage. Mais pour cela - et comme l'attiste le propose - il faut le dégager de la simple représentation. Dès lors l'artiste la sculpte en des jeux d'ombre et de lumière de poses cérémonielles. L'oeuvre se venge des simples miroirs. Les formes se laissent voir en une quasi abstraction.. Le corps est là et il échappe. L’érotisme n’a rien des plaisanteries des gravures japonaises et l’empire des sens lui-même s’écrase dans des coquilles labyrinthiques.

WACLAW é.jpg

 

Le corps devient forme pure. Qu’importe si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous. Une théâtralité se dresse comme une face cachée du monde. C'est un choix délibéré pour transmettre des idées subversives par l’appel non au scandale ou la gêne que supposent la grossophobie comme la vision de l'anorexie. Surgissent des abîmes visuels dans l'imbrication du théâtral et d'une forme de narration très particulière. Le tout entre clôture et invitation sensorielle.

 

wACLAW  3.jpgLa présence charnelle est moins immédiate que cette distillation. L'érotisme ne représente plus une manière de créer un contact avec le voyeur mais une distance. Celui-ci accomplit une avancée vers quelque chose qui n’a plus rien à voir avec un charme mais avec  l’étrangeté éruptive dont l’attrait reste mystérieux. Une poétique de l’outrance et de la rétention correspond à aucune règle, à aucun modèle clos et défini afin d’explorer les limites de l’éros et la condition du regard.

Jean-Paul Gavard-Perret