gruyeresuisse

29/09/2014

Milo Keller : empreintes, traces, phosphènes

 

 

Keller.jpgAu creux de la surface de ses photographies Milo Keller multiplie les découpes, les esquisses et les coulées. Parfois à la recherche d’un effacement ou à l’inverse par l’accentuation de détails, d’accidents de parcours qui soulignent néanmoins le miracle du réel en montrant non ce qui se cache derrière mais dessus. Le photographe ne recouvre pas les petites choses qui enluminent le monde tel qu’il est. Il en propage leur écho non sans humour et ordre. Dans une époque où tout devient superficiel du côté des images Keller n’interrompt pas certaines rêveries. Elles prouvent que les êtres ont besoin d’une familiarité avec des digressions agissantes. Le pittoresque y prend un  nouveau sens : il vient uniquement du quotidien afin de .rendre la beauté plus « compère » comme disait Michaux. Elle ne répond plus forcément aux principes en vogue mais ses traces deviennent des  phosphènes (de la vieillesse par exemple).

 

 

 

Keller 2.jpgL’artiste apprend à voir ce qu’on oublie ignore ou ce dont on veut oublier. La photographie communique soudain différemment par un certain granuleux qu’elle rehausse en une fable divergente qui ne cache rien de ses manques. Dilutions, resserrements montrent les rides comme «traits de génie » dans une blancheur de neige. Celle-ci souligne la précarité, la vanité dans des espaces de sévérité plastique qui ne vont pas néanmoins jusqu’à l’ascèse. La séduction de la photographie  tient à un travail plus d’abrasion que d’abstraction. Dès lors la surface les images est profonde tant ce qui y est glacé laisse apparaître des traces, des empreintes, et des filatures. Surgissent bien de doubles sens et qu’importe s’ils courent le risque d’être compris qu’à moitié.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

28/09/2014

LUFF 2014 (suite) : Martha Colburn Morgane la meurtrière

 

 colburn 2 bon.jpgMartha Colburn au LUFF, Lausanne, octobre 2014

 

Dans les œuvres pluriformes (animations, mannequins, peintures, vitraux, collages, etc.) de l’Américaine Marthe Colburn la femme peut la bête. Mais la bête ailée. Il suffit qu'elle sorte de sa coquille tout en conservant son armure. Dans son repli comme dans sa nudité s'ouvrent bien des champs. Ange ou démone, les animaux la suivent. Le chat barrit, le loup montre les dents. Ainsi armée la femme est à elle seule l'art. Celui qui ne nourrit plus seulement les fantasmes. Ils deviennent des larves anecdotiques dans l’esprit de l’artiste néo-punk.

 

 

 

colburn 4 bon.jpgDémoniaque, gothique ou immaculée la féminité décrypte l’infirmité des mâles à travers des métamorphoses propres  à illustrer combien ils sont grignotés et passent de la feinte de l’idéal à la puissance de l’abîme. L’oeuvre est signe d'une paradoxale énergie et d'un mouvement « rédempteur ».  Ses germinations plastiques deviennent des hantises. Elles appâtent l'inconscient, en perce la peau et rappelle qu'on n'est rien, à personne. Personne n'est rien sinon à la femme. L'exposer en la scénarisant ne revient pas à s'en défaire. Au contraire. Cela permet de montrer ce qui fait la débauche paisible voire l’absence de vertu. Colburn fait parler ce qui se tait. Et prouve enfin que ce que nous pensons reste une erreur conforme et vaguement mystique. Car ce  qui habite l'être n'a rien à voir avec dieu sauf à penser que  dieu lui-même est une femme ou qu'il est un Narcisse mélancolique. Quant à l’Américaine underground elle n’espère rien des hommes. Elle accouche leur chimère. Ses grincesses plus que princesses tirent les voyeurs par les pieds. Ogres ou non elle leur ouvre les yeux. Ce parlement de femmes célèbre leur massacre mental. Le meurtre est nécessaire. Martha Colburn ne s’en prive pas. Le LUFF est là pour le prouver. Grand bien nous fasse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Thierry et Yves Bourquin voyageurs à plus ou moins long cours

 

 

Bourquin.jpgThierry et Yves, Bourquin, « La tropézienne, la bauge et le ciste blanc », Editions Nomades, Genève, 66 exemplaires, 90 Euros.

 

 

 

La poésie des deux « cousins presque jumeaux » est fascinante car elle fonctionne à l'obsession comme  à l’impulsion du moment. Drôle et complexe, expérience intérieure mais aussi du voyage, une sorte de communication fraternelle s’instaure entre les deux auteurs. Ils se renvoient la balle de quelques mots : chaque fois sortant de leurs gonds ceux-ci créent des chausse-trappes. Ils alimentent un double parcours entre orient et occident sous forme de faux haïkus  et en courants alternatifs afin de porter vers une nouvelle écriture de soi et du monde. Un sens burlesque et «exotique»  d’expériences aventureuses fomente une poésie du quotidien où s’instruisent divers rapports. Mêlant l’image aux mots des associations marient bien des contraires. Les Bourquin les font jouer comme des chiens de faïence dans un jeu de quilles et d’appels très particulier. L’écriture transfère le littéral en  pensée poétique. Elle n'hésite pas à traquer des raisons secrètes et des cohérences défaites qu'il suffit de dégager en remarquant que s'il existe de l'inconnu ou de l'intouchable en ce texte à quatre mains  il est le fait d’un dieu païen de la langue comme de la fascination de lieux proches ou lointains. Le lecteur est donc introduit en un cercle à double centre par où tout passe et tout s’émiette.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret