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04/03/2014

Art & subjectivité à Lausanne : Eliane Gervasoni

 

 

Gervasoni 2.jpg« Mais de quelle réalité parlez-vous ? », Gasparelli Arte Contemporanea,  Bâtiment des Télégraphes, quartier du Flon de Lausanne,  du 26 au 30 mars 2014. (Francesco Bocchini, Giacinto Cerone, Morena Chiodi, Eliane Gervasoni, Federico Guerri, Thierry Kupferschmid, Angela Maltoni,  Mad Meg,  Mirco Tarsi, Verter Turroni, Mattia Vernocchi).

 

 

 

 

 

Onze artistes sélectionnés par la galerie italienne Gasparelli Arte Contemporanea offrent leur lecture de la réalité. La plupart n’ont jamais exposé en Suisse et s’interrogent par leurs travaux sur le concept d’objectivité. Un artiste tel que Mirco Tarsi part d’un détail répété pour explorer l’infiniment grand par l’infiniment petit. Verter Turroni décompose la réalité sous formes des simulacres. Mais de l’ensemble émergent surtout les lignes pures des volutes d’Eliane Gervasoni dont les dessins interrogent de manière pertinente la notion de perception.

 

 

 

Gervasoni Lausanne.jpgL’artiste crée l’espace le plus nu où la narration prend une dimension particulière puisque dégagée de tout anecdote. Elle invente des mutations et des alignements aussi rectilignes que souples dans la spatialisation rythmique. Eliane Gervasoni sait combien  le pouvoir du rythme est le fondement de tous les arts. La ligne, l’épure restent donc des éléments fondamentaux de séquençage. Ils déterminent des propositions poétiques afin de porter le vide à un niveau supérieur de plénitude par incidence de charges réciproques. Les lignes, plus que des délimitations d’espaces, deviennent les émergences du grand vide initial et final. Il cerne chaque dessin tandis que les incisions deviennent les sonorités visuels du poème plastique suspendu dans l’ouvert. Il participe du non lieu auquel l’artiste donne un espace paradoxal  afin qu’en surgisse la métaphore obsédante de l’existence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/03/2014

Tobias Kaspar : la présence et son contraire

 

 

 

TobiasKaspar.jpgTobias Kaspar, Solo Show, Kunsthalle Saint Gall, du 26 avril au 21 » juillet 2014.

 

 

 

Tobias Kaspar cultive une froideur certaine dans un art qui oscille entre le concept et le quotidien. D’un medium à l’autre il avance en une approche au « Sentimental Style » pour reprendre un de ses titres ( dont il faut souvent  se méfier). Jouant des genres les uns contre les autres il provoque des confrontations où - il y a quelques années et par exemple - des photographies de caféiers étaient opposées à des recettes d'Espresso.  Jeu de signes et de mediums font de l’artiste un descendant de Kosuth mais un Kosuth  minimaliste et « clean » même s’il existe toujours dans les œuvres  de Kaspar un élément qui perturbe l’ordre établi d’un humour froid. Un mannequin de tailleur vient par exemple casser la lecture univoque d’une série de photos de sa présence intempestive. A la fois il n'y a rien de trop mais surgit un élément qui vient trouer ce rien jusqu’à flirter avec un certain pop-art revisité de manière froide et édulcorée. Sur la route de la dérision demeure une bifurcation vers le sérieux et la densité qui repassent de manière impeccable le néant. Par ce moyen Tobias Kaspar refuse d’accorder le moindre faux pli au monde là où s’éprouve le sentiment de moments de partage anonyme qui tordent le cou au cynisme. Il n’existe jamais chez l’artiste bâlois ce type de praline non comestible depuis que la subversion est devenue norme. A l’inverse de cette (im)posture l’artiste installé à Berlin rend hommage au monde au sein même de son opacité. Il tente de se et de nous en dégager dans des œuvres à la beauté dure, pénétrante et profonde.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17:49 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

01/03/2014

Hélène Sutin & Qian Chong : le mélange des genres

 

 

Sutin Hélène.jpgTout a commencé entre l’artiste genevoise et l’artiste chinois par la musique. La première venait du classique, le second de la scène punk et peu à peu une collaboration picturale s’est imposée sans savoir que tout était déjà en place. Cela s’enchaîne désormais à quatre mains : dans les jardins de Genève comme dans leur appartement les deux artistes disposent formes et couleurs au sein d’une semi-abstraction où les portraits dominent. Des grosses courbes noires cerclent un festival de couleurs et leurs dédales. La peinture semble  écorcher les surfaces, se prendre dans des vagues, se perdre aussi dans le noir en abyme et clairière. Elle creuse des traces  qui donnent aux visages des lueurs tremblantes, fugitives.

 

 

 

Parfois Hélène joue à Qiang et vice-versa. Le second s’occupe des repas en mettant un tablier de lin et se maquillant les yeux (du rose en haut, du bleu en bas). En épluchant des oignons il pleure. La première voudrait qu’il soit plus grand de dix ans pour marcher avec lui dans la neige. Aux premières chaleurs d’été ils regardent la longue procession des fourmis qui envahissent le placard et pénètrent la pénombre des paquets de pâtes-alphabets. Ils les voient ressortir chargées d'une lettre puis d'une autre pour former de gros mots.  En fin d'après-midi, le couple  range le chantier de ce vocabulaire pour se remettre à travailler. Les deux artistes n’ont plus besoin de parler, ils se comprennent. Les acryliques recouvrent de leur pellicule le papier. Surgit parfois un loup masqué dans un bois de frênes. Lorsqu’ils ont fini ils s'embrassent parfois sur le coin des lèvres, comme par distraction, comme si ils étaient encore trop affairés pour y prêter attention.

 

 

 

Sutin 2.jpgLa nuit les portrais sèchent. Immobiles et muets. Il y a là une actrice aux lèvres closes dessinées d'un rouge qui tire sur le violet. Plus loin un visage dresse sa  tête d’ombre comme sorti tout droit d’un flagrant délice.  Chaque peinture est un petit bout du monde que les yeux déshabillent. Un personnage pour inaugurer son portrait lève une coupe de champagne qui lui coupe les lèvres. Les yeux du voyeur croisent son regard énigmatique. Parfois quand les artistes partent en promenade un portrait sort de son cadre allume la radio. Parfois c’est Couleur 3, Parfois Jazz Classique. Lorsque c’est Woody Allen il écoute du New-Orleans. Lorsque les amoureux rentrent, du vieux frigidaire Hélène Sutin sort une portion de tarte, elle s'approche  du portrait : "mange" dit-elle "je l'ai gardée pour toi".

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

Helène Sutin et Qian Chang : Red Zone, Genève.