gruyeresuisse

19/10/2019

"Perdre voir" - Samuel Beckett

Beckett.pngDans la seule expérience cinématographique de Samuel Beckett, "Film", l'image n'est plus à l'image. Elle se dissout progressivement dans un avant goût de ce qui va se passer au sein de ses oeuvres télévisuelles ("Quad" et autres pièces). Après une course poursuite dont on ne connait ni la cause, ni le chasseur, l'action se passe dans la chambre de la mère de "O" , personnage incarné par Buster Keaton. L'homme reste rivé à la figure maternelle, il est sans avenir et retourne à une prostration finale, après sa vaine lutte pour échapper à l'image.

Beckett 2.png"O" se retrouve bientôt pris au piège de la caméra "OE", avant l'extinction finale du fondu au noir. Le héros est donc replongé dans un avant-monde, un monde d'avant que la lumière ne paraisse. L’affaissement lumineux qui clôt le film ne renvoie pas à une fin dernière mais première. "Film" inscrit l'histoire d'une figuration impossible. Le personnage reste, finalement, paralysé selon un choix de plans que l'essai filmique qui accompagne cette édition illustre.

Beckett 3.jpgEn toute connaissance de cause Beckett fait un retour inattendu au cinéma muet (ce protocole est grevé d'un seul mot). Pour le réalisateur, comme le remarque encore Noël Burch : "lorsque la parole synchrone arrive, elle contribue à créer aussitôt un processus plus plein". Or Beckett vise à créer un processus inverse. Et même si demeure encore dans "Film", l'illusion de réalité - que le cinéaste combattra plus systématiquement à travers les oeuvres télévisuelles -, il affaiblit les indices de réalité phénoménale. Non seulement le recours au cinéma muet, mais le choix du noir et blanc renvoient à un seuil d'émergence minorée de la réalité en une logique implacable. Tout se passe comme si, en choisissant l'image animée, Beckett tentait de retrouver ces "dissolving views" de la préhistoire du cinéma, mais où, ici, la disparition est portée à un point de non retour. L'objectif paraît évident : voir ce n'est plus percevoir (comme chez Berkeley) mais "perdre voir".

Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, "Film", Editions Carlotta, DVD, 2019

Vivian Maier : New York délire

Maier.jpgAu coeur de son anonymat Vivian Maier en a fini avec les vieilles légendes de la photo d'identité. Par la théâtralité et les sortilèges de ses portraits s'impose en lieu et place un horizon mystérieux . L'identité n'enferme plus le moi dans le leurre de la ressemblance. Apparaissent une autre intimité touchante et la raillerie profonde d'un monde que la trace traite par l'absence d'un "vanitas vanitatum" dont le photographe multiplie les échos. 

Maier 2.jpgPour Vivian Maier le "juste" portrait franchit le seuil de l'endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il y a là une cristallisation, une scintillation contre l’obscur.

Maier 3.jpgDès lors la créatrice a toujours couru un risque pour aller vers une création absolue par une sorte de perte de contact avec le réel comme envers la reconnaissance afin d'approcher le feu secret de l'être. Il s'agissait de s'extirper de l'apparence, de l"abîmer" afin de l'approfondir en des mises en scène paradoxales. Elles révèlent des schèmes élémentaires en diverses cérémonies intempestives fomentées dans des chambres noires d'où sortaient des bobines de pellicules restées secrètes et sauvées par miracle.

Jean-Paul Gavard-Perret

"Vivian Maier - Entre ses mains", Palazzina du Caccia di Stupingi, Turin, du 12 octobre 2019 au 12 janvier 2020.

18/10/2019

Sarah Carp & Delphine Schacher "en repons"

Carp.jpgSarah Carp, Delphine Schacher, "En résonance", Galerie du Crochetan, Monthey, du 25 octobre 2019 au 7 février 2020.

Le réel est une chose si précieuse qu'il ne doit pas être confié à n'importe quel(le) artiste. Il faut au photographe ce que Jean-Jacques Naudet nomme "Un regard" pour saisir ce qui peut advenir et ce avec beauté afin que les oeuvres soient dignes de ce nom en ne se limitant pas à une pratique "gonzo". Sarah Carp et Delphine Schacher le prouvent dans leurs scénographies "en repons".

Carp bon 2.jpgS'y découvrent des "images justes" chacune avec leur poésie. Les deux créatrices "habillent' le réel parfois de nostalgie, parfois de l'appel à un certain hédonisme implicite qui ne cherche pas à caresser les fantasmes. Le propos est autre. Les deux oeuvres sont plus "humanistes" qu'"humaines trop humaines" et répondent parfaitement à l'injonction du photographe Sergion Larrain : « Une bonne photographie vient d’un état de grâce. La grâce vient quand on est libéré des conventions, des obligations, de la compétition; être libre comme un enfant dans ses premières découvertes de la réalité. »

Les deux photographes contribuent à imposer une démarche ethnologique par la vision de l'environnement avec Delphine Schacher mais qui n'exclut pas chez Sarah Carp une saisie de l'intime. Cela ne relève donc pas de l’objectivation scientifique mais de l’interprétation imaginative. La photographie devient la matière mentale et émotive la plus plastique. Les clichés affranchies de la nécessité d'une simple soumission au réel reviennent au domaine de la rêverie comme du réel en leurs interprétations de ce qui nous entoure et nous "fait". Ils créent le génie de nos divers lieux et sollicitent autrement la rencontre avec les fantômes de notre civilisation.

Jean-Paul Gavard-Perret