gruyeresuisse

19/06/2014

Tika à la renverse ou les dédoublements

 

 

Tika.jpgTika (Maja Hürst) fait de ses déplacements ses racines. La Zurichoise vit à Berlin, Zürich, Rio de Janeiro, au Caire, à Mexico City., New York et bien d’autres villes encore. Elle a néanmoins découvert dans son pays natal son langage plastique fait de peintures (murales ou de dimension plus petites), gravures sur bois, papiers découpés. Il essaime sous formes de geishas, aztèques, indiens, sirènes, pharaons et personnages intimes (dont sa mère). Surgit aussi toute une animalerie : tigres, paons, hiboux, colibris, renards et poissons. L’artiste aime surdimensionner certains membres

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de ses personnages donnant ainsi libre cours à une ivresse vitale et énergique. Il y a des arrêts, des écarts. Ils interrogent par les métamorphoses des êtres l'espace et le temps là où une pointe dresse son pal,  une forme pend.

 

 

 

Tika 3.jpgUn tel travail s'attache au corps, en est le lieu. Le lieu intermédiaire. Le lieu de change. Notre corps est soudain lié à un monde que nous ignorons : rien de plus urgent que d'en tenter l'anatomie. Ajoutons que ce que l'artiste crée comporte un plaisir particulier : celui d’une douleur déplacée donc d’une délivrance. Le trajet de la langue plastique va du réel au virtuel mais c'est, à la base, un trajet physique, un trajet dans le corps. La difficulté d'en parler tient à ce réel et ce virtuel. Les deux mots sont d'ailleurs approximatifs.  Le problème est la sortie vers l'extérieur à travers l'émission des formes et des couleurs qui traduisent et détournent un état physique à travers l'imaginaire débridé et multi culturels de Tika. Elle prouve  que ce qui "va de soi" nous masque ce qui est. Il faut toujours aller plus profond. Déplacer. Et le déplacer incite au complet dépassement. Il fait surgir l'autre, notre double. Celui qui ne nous dédouble pas (ce serait l'aliénation) mais nous rend plus plein.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

D’à côté : S.S.(NCF) et vilain dégob

 

 

 

Morel.jpgLes Français ont facilement la dent dure pour leurs voisins. La presse hexagonale traita la votation suisse sur l’immigration avec un dilettantisme narquois. Le pays voit facilement la paille dans l’œil de son voisin mais jamais la poutre dans le sien (cf. victoire de Marine Le Pen aux Européennes). La France se plait à renier son slogan « liberté, égalité, fraternité ». S’il y a belle lurettes que les deux premiers concepts sont une vue de l’esprit : le troisième laissait encore espérer quelques considérations. C’est trop demander aux grenouilles qui n’admirent que les bœufs. Il suffit d’une poignée de conducteurs de trains néo maoïstes (travaillant 24 h effectives par semaine et partant à la retraite à 52 ans) pour bloquer le pays avec l’assentiment de l’extrême droite et de l’extrême gauche... Chacun y va de ses prérogatives quitte à entraîner le pays à sa perte au non d’un fascisme rampant sous oripeaux libertaires.

 

Ce n’est guère mieux de côté de l’art. Vouloir faire passer pour censure le refus d’exposition d’une „œuvre” de Marie Morel est une farce. Ceux qui ont refusé cette „croûte” ne se sont pas posés de question éthique. Ils ont simplement „osé” se limiter à un critère esthétique  et effectuer ce qui ne se fait plus en art : retirer d’un accrochage une pièce parce qu’il s’agit non d’une œuvre pornographique mais d’une immonde  bouse. Saluons-les. Ils osent affirmer un certain goût esthétique dans une période où le nivellement par le bas fait prendre des vessies pour des lanternes et une approximation (qui fait dans le sous conceptuel, le sous art pauvre comme elle fait sous elle) pour le parangon de l’art. Avec une telle litière ce dernier déraille. Quant aux trains ils restent à quais. Preuve que la bêtise comme l’arrogance aiment à se faire savoir. Dans de telles situations de domination ceux qui en jouissent ne comptent que sur la lâcheté des autres. Jusqu’à quand ?  Chacun étant doté d’une cervelle et d’une émotion certains risquent d’en retrouver le mode d’emploi.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

13:04 Publié dans France, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

18/06/2014

Celui qui savait regarder : Jean Planque

 

 Planque.jpgCollectif, « Jean Planque en Provence – Un rêve exaucé, Editions La Dogana, Genève, 64 pages, 15 €.

 

 

 

Lausannois d’origine modeste Jean Planque restera comme un des regards les plus pénétrants de l’art du XXème siècle. Croyant dans la « peinture peinture » il a compris qu’en un tableau la frénésie de la couleur ne peut se passer de la passion de la structure et des formes. Elles donnent à une œuvre l’intensité la plus forte. Le Vaudois a donc retenu dans son époque l’art qu’il considéra comme un envol serti en la réalité par un travail charnel qui n’oublie jamais l’origine des choses. Ami de Bissière, Dubuffet, Picasso il a repéré plus qu’un autre les défauts d’élocutions plastiques des bègues, nazillards dont les  travaux zézaient.

 

Avant de devenir collectionneur il fut le conseiller majeur de la galerie Beyeler de Bâle. Ses choix ont largement contribué au succès du lieu. Depuis le début du millénaire sa collection a été présentée dans plusieurs musées européens. Elle permet de comprendre combien Jean Planque a aimé les peintres dont le geste est leur cicatrice et qui ayant atteint une limite ont réussi à la déplacer pour la fixer plus loin. C’est pourquoi une telle collection perdure : elle efface les pensées de néant.

 

Planque 2.jpgIl faut se laisser happer par elle et  ses œuvres aux couleurs tranchées parfois nocturnes parfois solaires, syncopées ou stratifiées de manière primitives ou sophistiquées. Passionné de l'œuvre de Cézanne, peintre lui-même, les choix de Planque sont commentés ici par des proches. En particulier Florian Rodari conservateur de sa collection. Pour celle-ci et afin de la mettre en évidence la Chapelle des Pénitents à Aix-en-Provence a été entièrement restaurée et aménagée. Une telle collection reste indispensable à qui veut se faire une idée d’un siècle majeur de l’art. Jean Planque en amateur plus qu’éclairé à travers ses points de vue et ses choix en a retenu la quintessence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.