gruyeresuisse

01/11/2019

Ruth Erdt : le réel et ses fictions

Ruth Erdt.jpgIl y a du Sofia Coppola chez Ruth Erdt. La même gravité mais à la manière de l'écharpe : la douceur semble toujours au premier plan, néanmoins transparaît toujours une violence du monde. Dès "The Gang" en 2001 l'artiste créa une fiction en saisissant des proches comme des étrangers. Cela échappe au simple journal intime car ceux qui apparaissent nourrissent l'imaginaire de la créatrice. Le titre même de la série induit la violence évoquée plus haut. Elle moutonne mais dans une autre "couvade" (cf. son "Lit d’enfant") elle avance moins masquée : des armes forment l'architecture de la couche enfantine.

Ruth Erdt 2.jpgSans qu'elles soient à proprement parler difficile à comprendre, les photos de Ruth Erdt doivent être regardées avec attention pour apprécier les émotions qui s'en dégagent. Elles prouvent combien l'artiste est habitée d'angoisses. Sous un premier effet plutôt cool se cache des abîmes. L'image apparemment sourde et nue résonne en inductions. Et celle qui, enfant, s'était inventée mentalement un appareil photo producteur d'immatérialité  a continué "pour de vrai" sa quête intime faite moins de fantasmes que de fantasmagories. Y apparaît un sentiment de rébellion face à ce qui est.

Rith Erdt 3.jpgEt si la création semble chevillée sur des états qu’on nommera «passants», elle témoigne autant d’une déliquescence que d'une ascension. Existent un creusement et une métamorphose. Tout est de l’ordre de la station provisoire, de la mobilité dans la fixité. L'oeuvre fondée sur une expérience personnelle est faite avant tout pour un partage agissant. L’essence humaine apparaît dans une expérimentation  capable de créer une extase temporelle qui dépasse le seul effet momentané de la prise.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

31/10/2019

Marcia Resnick : education sentimentale

Reznick bon 2.jpgMarcia Resnick, "Re-visions", Edition Patrick Frey, Zurich, 104 p., EUR 52 / CHF 52

En 1975, Marcia Resnick est victime d'un accident de voiture. Sa vie est passée devant elle. Dès son séjour à l’hôpital, elle s'est remémorée tout ce qui l'a amenée en ce lieu. Elle a d'abord écrit et dessiné des images en vue d'un livre. Poignant et ironique cette autobiographie s'est métamorphosée par les photographies que l'artiste composa.

Resnick bon.jpgElle y met en scène l’adolescence féminine par une revisualisation de mémoire. La narration ouvre sur la condition de l'adolescence et ses fantasmes là où textes et images se répondent dans un double récit qui, lors de la première édition, avait séduit Andy Warhol et Allen Ginsberg. Plus de 40 ans après ans, l'artiste Lydia Lunch, amie de "Bad" (son surnom warholien) salue cette deuxième édition où la perversion pointe toujours de manière délicieuse dans les affres de l'adolescence naissante.

Resnick 2.jpgLe corps lancé, au lieu de s’imbriquer dans un autre, vaque au fil des jours. Bref le temps de discerner et comprendre ce qui aurait pu agir est repris et commenté. Le tout dans un état érotique déplacé. Tout semble procéder d’un éros impersonnel, harmonieusement inclus dans le faisceau des forces qui fusaient à ce moment, au même titre qu’une acuité sensorielle accrue, une montée de température et  l’assouplissement des articulations. L'artiste rejoint suffisamment le régime phénoménal pour dépasser ses propres conditionnements et en tenant compte des partitions qui régissent notre espace.

Jean-Paul Gavard-Perret

Olivier G. Fatton : - Coco ? - Oui, c'était elle.

Coco bon.pngOlivier G. Fatton, "Coco" accompagné d’un récit intimiste de Dunia Miralles,Edition Patrick Frey, Zurich, 2019

Coco vivait à fond et à cent à l'heure comme si elle savait que le temps lui était compté. Egerie de l'undergrouns helvétique, transgenre, ne pouvant vivre de son talent, elle travaillait dans une clinique psychiatrique en tant que femme de ménage. Mais profitait de son temps libre pour le mannequinat (pour Marianne Alvoni) les performances, le happening, le show.


Coco 3.pngDès qu'elle rencontra Olivier G. Fatton tout s'enflamma très vite. Et l'histoire de la transition de Coco d'homme en femme se transforma en passion. Mais Coco mourut jeune : la drogue anéantit le couple et tua celle qui ne fut guère aidée dans sa transformation d'un genre non choisi à celui qui était le sien.

Coco 2.pngLes photographies troublantes forment d'une part la narration de l'amour du photographe et de son jeune modèle mais surtout créent - au delà d'un travail de mémoire - une œuvre d'exception.  Y est magnifiée celle - comme le souligne Dunia Miralles -  "eut l’impression d’ensevelissement" et ne sut jamais trouver l'accord avec son corps. Il est présent ici entre poses naturelles ou parfois la sophistication. L'ensemble met en exergue comme l'écrit encore Dunia "la splendeur et la chute d’un ange", sa dynamique et son écrasement.


Jean-Paul Gavard-Perret