gruyeresuisse

08/12/2015

Du bal des vaniteux à celui des déclassés : Marie Ellen Mark

 

 

mark 2.jpgProche des fugueurs, prostituées, sans-abris, malades mentaux, paumés, gens du cirque, gitans, mères adolescentes Marie Ellen Mark (décédée cette année) les a suivit pour Life et diverses revues américaine en arpentant des motels perdus du côté de Seattle ou des ranchs abandonnés dans le désert près de Los Angeles. Chaque fois il s’agit de capter le réel sans condescendance et dans le but de faire toucher par la photographie une profondeur de vie - ce qui n’alla pas sans critiques de la part de ses détracteurs. Certains ne virent par exemple dans sa série sur les prostituées de Bombay qu’une forme d’apitoiement « coloré » ( !), complaisant et un filon rentable sur le dos de la misère.

Mark.jpgMarie Ellen Mark a travaillé aussi sur les plateaux de cinéma (tournage d’Apocalypse Now et de plusieurs films de Baz Lhurmann. Elle est l’auteure de la célèbre photo de Fellini et de son porte-voix sur le tournage du Satyricon. Au fil des ans elle a fait de nombreux portraits d’acteurs pour Rolling Stone ou le New York Times Magazine. Mais son travail laissera l’empreinte d’une galerie de portraits des laissés pour compte en perte d’équilibre et en dérive. Aux cycles des vaniteux elle a préféré celui des abandonnés, égarés dans la boue du noir et blanc ou des couleurs de ses œuvres. Ce qui pourrait sembler grotesque devient sublime de jour comme de nuit. Par son art la photographe découvrit sa seule raison de vibrer à l’unisson d’un monde caressé de manière incisive afin qu’il ne demeure plus caché.

Jean-Paul Gavard-Perret

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07/12/2015

Gerhard Richter : les portraits "contrariés"

 

 

Richter.jpgLes photos peintures de Gehrard Richter ne cessent d’augmenter la capacité du portrait. Pour autant celui-ci ne se laisse pas facilement saisir. Au contraire l’artiste en augmente l’intrigue, le mystère. Les possibilités techniques des deux médiums se conjuguent pour créer une profondeur de vue. S’y soulèvent principalement des questions sur le rôle, l’identité et la représentation de la femme dans la société comme dans l’art. En noir et blanc ou en couleurs ces peintures cultivent l’énigme.

 

Richter 2.jpgL’artiste germanique frôle parfois les « sex-pictures » d’une Nan Goldin mais pour les pousser vers une forme d’abstraction par effet de brouillages. Les œuvres plus colorées et nettes ne sont pas pour autant plus évidentes : elles obligent à interroger sur notre façon de « dévisager » les images. Le corps de la femme émerge - non sans ironie - loin de son statut de machine à fabriquer du fantasme ou d’écrin à hantises. Richter 3.jpgLe portrait devient une enveloppe où se cachent d’autres secrets que ceux qu’imaginent les extases masculines. Elles sont remplacées par des extases « négatives » plus sidérantes encore que les premières. Preuve que Richter mobilise le corps féminin en tant que contre feu face à l’imaginaire machiste.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

10:42 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (2)

06/12/2015

Images païennes, images sacrées ; Carmen Perrin

 

Perrin 2.pngCarmen Perrin, « Irreversibles », Galerie Gisèle Linder, Bâle, du 3 novembre 2015 au 9 janvier 2016.

 

La poésie des œuvres de Carmen Perrin exclut le romantisme facile mais prend le parti de la beauté contre les lourdeurs du monde. Se révèle une heureuse façon de le décaler par rapport au dualisme primaire. Doit-on y voir une qualité typiquement suisse pour celle qui se ressent comme située entre plusieurs identités ? Plus sérieusement, la poésie des formes marche avec l’énigme au sein d’audaces, de gageures. Preuve que dans ses « sculptures », Carmen Perrin engage toutes ses forces. L'exposition "Irréversibles" en est la preuve. La plasticienne propose divers trajets aussi précis qu'aléatoires au sein des univers humain, animal, minéral ou végétal selon - écrit l’artiste - "une superposition de faisceaux constitués de lignes et courbes, nées d'une multitude de points mobiles devenus des cibles en mouvement". Le ressort devient la facteur mécanique de tensions qui se répète le long d'un support pour constituer une membrane qui en épouse la forme ». Perrin.pngDe l'irréversible on se dirige auprès du "Vers cibles". Il est constitué de cibles pour le tir. Elles sont choisies par l'artiste "par la simplicité du motif et la couleur du support". Dans un jeu de répétition et de modification se produisent différents types de paradoxes et de modulations magiques entre la violence (de l'objet initial) et la douceur de la scénarisation.

Perrin 3.jpgUne nouvelle fois Carmen Perrin par ses structures crée une signifiance dont l’incertitude libère une cavalcade rendue à la seule sensualité, sans possibilité d’arrêt sur un sens définitif dans la recherche d’une émotion pure du visuel. L'artiste tend, découpe, compose, organise la lumière, Elle sait toujours adapter son potentiel imaginaire en rejetant les extases explosives trop faciles. A l’inverse elle concentre son imagerie pour une formulation aux impeccables structures abstraites Par exemple ses "Entrepiches" créent une stratification des images, entourées de paillettes colorées : surgit un hybride où lorsque le regardeur se déplace une image succède à une autre. L'œuvre devient un succédané dit l'artiste "des objets fabriqués par les indiens aymaras en Bolivie lors de fêtes religieuses et à travers lesquels ils s'appropriaient et juxtaposaient subtilement le païen et le sacré". De tels objets possèdent une éloquence visuelle rare, les directions des formes, le jeu des vides participent à un effet miroir particulier. Chaque œuvre ne se valorise pas d’un marquage fixe. Elle oblige au déplacement et au changement par sa constitution même que par le mouvement imposé au regardeur. Manière de ne rien imposer et de garder une distance en courant au besoin le risque de l’incompréhension. L’artiste l’accepte et c’est ce qui donne à son œuvre un caractère irréductible.

Jean-Paul Gavard-Perret