gruyeresuisse

20/07/2020

Le miracle gémellaire : Claire Krähenbühl et Denise Mützenberger

Claire 1.pngIl existe dans ce livre à quatre mains un étouffement mais surtout son débordement. Les deux jumelles - sans qui le paysage artistique et littéraire vaudois ne serait pas le même et qui furent "jamais seules, ni alone, ni lonely" - reprennent  un ouvrage publié il y a presque 20 ans. Le temps a transformé progressivement le propos au moment où l'état de dépendance qu'entretient la gemellité est moins lourde à porter même si ce fut pour les soeurs un gain plus qu'un fardeau.

 

Claire 2.pngLes deux femmes ont hérité de leur père un jardin ouvrier et l’odeur du plomb et du papier dans l’imprimerie où il était typo et de leur mère le goût des histoires qu’elle inventait pour elles. Au fil du temps les soeurs se livrent "au crachin d'encre" face aux lumières savoyardes de la côte sud du Léman. S'inscrit une cohabitation où après quelques errances ou tatonnements les deux ont trouvé leur place. Et ce de mieux en mieux à l'heure où la retraite n'est pas une prison mais recrée un mini-phalanstère.

Claire 3.pngLe livre prouve que c'est en marchant qu’on trace son chemin et que seule l'invention poétique permet de prévenir la destruction imminente. C'est pourquoi même lorsqu'elles évoquent des sortes de naufrages, se poursuit une visée rédemptrice. Sans doute et surtout parce qu'un tel livre est formellement accompli et réussi dans les divers temps de ses fragments. L'écriture possède une éloquence rare par son velouté et ses mouvements qui participent à l'intensité de l'effet miroir. Il est sous-tendu d’une réflexion à la fois esthétique et existentielle par celles qui n'ont cessé d'être missionnaires, exploratrices en un travail d'édition et d'art dans "le miracle gémellaire" (Michel Tournier).

Jean-Paul Gavard-Perret

Claire Krähenbühl et Denise Mützenberger, "Le livre des jumelles ou le piège du miroir", Editions de l'Aire, Lausanne, 2020, 256 p.

D'ombre et de lumière : Marie-Françoise Prost-Manillier

Manillier.pngLes photographies de Marie-Françoise Prost-Manillier créent  confidences et  indicrétions dans un étrange jeu de distance opéré par certains décalages et détails. Ils déplacent ce qui rend habituellement les signes de convergence et d'identification. Les personnages restent anonymes mais existe une percée qui engage vers d'autres dimensions. Des jambes peuvent devenir les piliers d'un temple, le som exhibe moins des plaies que des chevelires au besoin mouillées dans des flaques de lumière.

 

Manillier 2.pngDe tels "démembrements" à l'allure offensive crée un ordre là où la photographe balaye des zones que l'on prend - et bien à tord - pour amorphes. Tout s'entrechoque, s'affronte et se défie entre la lumière et l'ombre.  A travers la profondeur de ses champs photographiques et leurs découpages, la vie est saisie par surprise selon de subtiles modalités. Les cadrages intériorisent en quelque sorte les choses vues. S'y distingue un invisible là où une incandescence particulière voit le jour par le noir et blanc. L'existence est saisie entre fantasmagorie et réel. Ils semblent se superposer.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Marie-Françoise Prost-Manillier, "L'ombre de nos pas, l’ombre de nos ombres", Galerie le 116art, Lyon, juin 2020.

17/07/2020

Vincent Peters : la poésie qui dort en chaque image

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Le photographe allemand Vincent Peters est aujourd’hui l’un des photographes les plus renommés au monde. Très jeune, il a rejoint  New York afin de travailler comme assistant photographe puis a rejoint l’agence de Giovanni Testino où sa carrière a décollé avec des marques de luxe (Bottega Veneta, Hugo Boss, Emporium Armani et Lancôme) et des magazines comme GQ, Vogue et Esquire, Dazed, The Face. Pour un tel créateur ce qui compte reste la relation que tout artiste entretient avec le monde. Elle est plus importante que les compétences techniques et les appareils photos qui peuvent être choisis.

 

peters 2.jpgLe travail de Peters est exposé désormais un peu partout : Stockholm en 2019 et dans les prochains mois à  Milan, Saint-Pétersbourg, Venise et Berlin. Ses photos s'inspirent souvent d'ambiances cinématographiques : "NYC est pour moi French Connection ou Taxi Driver. Paris est À bout de souffle ou L’Ascenseur pour l’Échafaud" dit le créateur qui demeure peu sensible au "charme" de Berlin : "je ne trouve rien de poétique ou d’inspirant entre les bâtiments et les lieux en béton. C’est comme un gars battu avec un nez cassé qui était joli et qui est fatigué maintenant de ce qui lui est arrivé." ajoute-t-il.

 

peters 3.jpgPar sa façon de photograpier Monica Bellucci, Charlize Theron et Emma Watson à Alexander McQueen, John Malkovich et Michael Fassbender, Peters crée le monde qu'il aime voir et qui reste en relation avec la nostalgie . La magie de l'inconnu lutte ainsi contre le désenchantement, comme l'inconscient reste toujours à la rencontre de l’inconscient. Bref le photographe ne cherche pas à exhiber ses compétences techniques. Il tente toujours de réussir une image sincère, honnête et véridique à travers le portrait humain ou et plus récemment d’autres sujets dont les animaux; Dans tous les cas, actrices et acteurs, lionnes ou lions ou simplement des choses - par la lumière que Peters leur accorde confirment leur "signification" ou  changent complètement de "peau".

Jean-Paul Gavard-Perret