gruyeresuisse

07/08/2016

Gilles Berquet & Mirka Lugosi : gloire du féminin

 

Lugosi.pngOuvrant sur une poétique générale du temps de l’apparition, Mirka Lugosi et Gilles Berquet remontent en deçà du « mur de Planck » par leurs langages photographiques et graphiques. Ils deviennent le visage inenvisagé du monde selon un voyage temporel en un retournement de la « Théorie du ciel » kantienne afin d’explorer le temps à reculons. Surgit une danse du moment minimal de l’univers. Il rouvre aussi la poétique de l’instant d’apparition. Le monde devient celui d’éros « en blanc » bien que son contour physique soit défini par la présence de la femme en un voyage où celle-ci est aussi embellie que « monstrueuse » selon des reconstitutions mentales au milieu de paysages artificiels.

Lugosi 2.pngLa lumière s’élève mais sans aucun horizon autre que celui que peuvent créer deux artistes « voyants ». Et ce avec une précision croissante de la métaphore plus que de la narration. Celle-là se découvre comme puissance active en une anatomie redoublée en un univers illimité dans le temps. Il était mis en scène déjà par la philosophie arabe, au long des siècles passés mais une idéologie refusant la représentation humaine l’a oblitéré. Les deux artistes la fait réapparaître contre l’insomnie du néant. Leurs œuvres créent un univers stationnaire par la fiction à partir de laquelle s’explore un monde. Il se découvre parcouru par le rayonnement du féminin entre éloignement et rapprochement réciproques.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gilles Berquet, Mirka Lugosi, Doctor Seek and Mister Hide, Vasta Editions, 32 pages, 2016.

06/08/2016

La « pastorale américaine » selon Bruce Wodder

AAABruceWodder.jpegPhilip Roth avait donné à Newark certaines lettres de noblesse. La ville a bien changé. Elle est devenue un des territoires où les pauvres - désormais chassés de Manhattan - trouvent refuge. Pour souligner cet état de choses Bruce Wodder a choisi de faire découvrir la personnalité de la ville non en plein jour mais de nuit. La ville du New Jersey une fois le soleil couché se transforme en de multiples nuances de gris. Elles donnent aux photos un aspect de film noir habité d’ombre. Elles accentuent la misère ornementale de la ville devenue le lieu fourre-tout de la mégalopole.

AAAbrucewader3.jpgSurgit un lieu frontière éloigné de l'exhibition capitaliste mondialisée. Du « paysage » il n'est alors plus question. Il est biffé de la carte de Newark. Non seulement le décor a changé : il a disparu. C’est d'ailleurs une forme ordinaire de pseudo préservation des villes mondes que de créer de telles zones. S’y joue la question d’un enlisement et d'une défaite : l'être contraint et forcé y patauge et suit un rituel aussi nocturne que celui des photos. En absence d'horizon tout ressemble à un vide. Mais Wodder sait lui accorder une valeur de « tableaux » américains comparables à ceux - parisiens - de Baudelaire.

Jean-Paul Gavard-Perret

Bruce Wodder, « Newark After Dark », Soho Gallery, New York du 17 septembre au 1er octobre 2016.

 

17:51 Publié dans Images, Monde | Lien permanent | Commentaires (0)

05/08/2016

Gouffres, « squelettres » et résurgences : Chloé Poizat

 

Poizat 3.pngChloé Poizat par ses dessins ne cesse de jouer de la disparition et de la transformation des êtres, des paysages et des choses. Au besoin elle en appelle aux imaginations sinon mortes du moins disparues pour activer la sienne (même si elle n’en a pas besoin). Tout devient une histoire de seuils, de voyages ovniesques, de passages, et de transfigurations. La narration, les assemblages et montages ouvrent des abîmes ou érigent d’étranges édifices.

Poizat 4.jpgIllustratrice de presse depuis une vingtaine d’années, (Le Monde, Libération, The New-York Times, La Stampa) la créatrice répond aux horreurs du monde par ses cauchemars intimes : monstres grimaçants, hybrides, cités interdites fascinent. Non seulement par leur thématique mais par la dimension graphique des œuvres. Elles font des contemplateurs des rêveurs éveillés saisis d’une délicieuse horreur par la facture du dessin et le collage/décalage de gravures et photos d’un autre temps.

Poizat2.pngTrès vite la raison se retrouve en déroute. Il n’est même plus question de se demander « que reste-t-il de nos amours ? ». La cause est entendue (perdue ou gagnée : inutile de poser le problème). Nous sommes renvoyés à une autre dimension : « enfer ou ciel qu’importe » aurait dit Baudelaire. Il se serait enivré de telles propositions où  jusqu’à l’humour s'obvie. Partageons avec le poète des Fleurs du Mal et à l’épreuve du temps le breuvage de la sorcière et suçons à ses côtés des os en marge des corps. Ce qui semble en dehors de lui  reste sans doute une des instances choisies par la créatrice afin d’halluciner le corps pour qu’il devienne « squelettre » (Boris Wolowiec).

Jean-Paul Gavard-Perret


Chloé Poizat, « Ne pas oublier », Editions Lendroit, « Cathedral Cavern », Editions Nièves.