gruyeresuisse

20/10/2019

Ester Vonplon sur les cimes

Vonplon bon.jpgEster Vonplon, "Diesseits", Galerie Stephan Wiitschi, Zurich, du 18 octobre au 23 novembre 2019.

Née à Zurich et ayant grandi dans des faubourgs sans nom Ester Vonplon est partie à Berlin avant de vivre désormais dans un village d'une vallée de haute montagne. Elle y a son atelier. Très longtemps elle y passait moins de temps que dehors pour photographier. Mais avec la reconnaissance de son oeuvre elle reste désormais en intérieur pour ses travaux d'édition de ses oeuvres.

 

Vonplon.jpgEntre radicalité et poésie, mais loin des démesures physiques, Ester Vonplon poursuit un travail de recueillement dans une fidélité au Jean-Jacques Rousseau herboriste comme à John Berger. Elle s'intéresse aux lieux sauvages où vivre semble impossible. Elle en saisit les plus humbles traces pour leur accorder une puissance sourde là où l'élément premier végétal se nimbe d'une couleur étrange aussi naturelle qu'onirique. Et si en de tels lieux d’abandon et de bouillonnement le paysage semble mutique, catatonique, la créatrice prouve que quelque chose d’inconnu se passe. Des grains de vertige et des ondulations discrètes échappent à toutes formules en une telle poésie de l'espace.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/10/2019

"Perdre voir" - Samuel Beckett

Beckett.pngDans la seule expérience cinématographique de Samuel Beckett, "Film", l'image n'est plus à l'image. Elle se dissout progressivement dans un avant goût de ce qui va se passer au sein de ses oeuvres télévisuelles ("Quad" et autres pièces). Après une course poursuite dont on ne connait ni la cause, ni le chasseur, l'action se passe dans la chambre de la mère de "O" , personnage incarné par Buster Keaton. L'homme reste rivé à la figure maternelle, il est sans avenir et retourne à une prostration finale, après sa vaine lutte pour échapper à l'image.

Beckett 2.png"O" se retrouve bientôt pris au piège de la caméra "OE", avant l'extinction finale du fondu au noir. Le héros est donc replongé dans un avant-monde, un monde d'avant que la lumière ne paraisse. L’affaissement lumineux qui clôt le film ne renvoie pas à une fin dernière mais première. "Film" inscrit l'histoire d'une figuration impossible. Le personnage reste, finalement, paralysé selon un choix de plans que l'essai filmique qui accompagne cette édition illustre.

Beckett 3.jpgEn toute connaissance de cause Beckett fait un retour inattendu au cinéma muet (ce protocole est grevé d'un seul mot). Pour le réalisateur, comme le remarque encore Noël Burch : "lorsque la parole synchrone arrive, elle contribue à créer aussitôt un processus plus plein". Or Beckett vise à créer un processus inverse. Et même si demeure encore dans "Film", l'illusion de réalité - que le cinéaste combattra plus systématiquement à travers les oeuvres télévisuelles -, il affaiblit les indices de réalité phénoménale. Non seulement le recours au cinéma muet, mais le choix du noir et blanc renvoient à un seuil d'émergence minorée de la réalité en une logique implacable. Tout se passe comme si, en choisissant l'image animée, Beckett tentait de retrouver ces "dissolving views" de la préhistoire du cinéma, mais où, ici, la disparition est portée à un point de non retour. L'objectif paraît évident : voir ce n'est plus percevoir (comme chez Berkeley) mais "perdre voir".

Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, "Film", Editions Carlotta, DVD, 2019

Vivian Maier : New York délire

Maier.jpgAu coeur de son anonymat Vivian Maier en a fini avec les vieilles légendes de la photo d'identité. Par la théâtralité et les sortilèges de ses portraits s'impose en lieu et place un horizon mystérieux . L'identité n'enferme plus le moi dans le leurre de la ressemblance. Apparaissent une autre intimité touchante et la raillerie profonde d'un monde que la trace traite par l'absence d'un "vanitas vanitatum" dont le photographe multiplie les échos. 

Maier 2.jpgPour Vivian Maier le "juste" portrait franchit le seuil de l'endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il y a là une cristallisation, une scintillation contre l’obscur.

Maier 3.jpgDès lors la créatrice a toujours couru un risque pour aller vers une création absolue par une sorte de perte de contact avec le réel comme envers la reconnaissance afin d'approcher le feu secret de l'être. Il s'agissait de s'extirper de l'apparence, de l"abîmer" afin de l'approfondir en des mises en scène paradoxales. Elles révèlent des schèmes élémentaires en diverses cérémonies intempestives fomentées dans des chambres noires d'où sortaient des bobines de pellicules restées secrètes et sauvées par miracle.

Jean-Paul Gavard-Perret

"Vivian Maier - Entre ses mains", Palazzina du Caccia di Stupingi, Turin, du 12 octobre 2019 au 12 janvier 2020.