gruyeresuisse

14/10/2021

Marguerite Duras : le cinéma et son interdit 

Duras.jpgChez Duras  l'image semble au centre de l’histoire, des histoires. Mais c'est l'inverse qui se passe. Impossible  pour elle de mettre l'image au centre de la narration filmique. L'inverse est vrai aussi. Dans "Son Nom Venise",  tout devient   bordure, absence. Dans "Le Camion" ne demeurent que la pure didascalie, le pur commentaire, un débordement, un "comment-taire" de ce qui n'est pas ou de ce qui ne pourra pas être. L'image reste  en attente, en assise, en instance de désir. Rien ne passe, rien ne peut se passer. Ou presque.  Mais le presque demeure,  à la fois il emporte et fait barrage. 
 
Duras 2.jpgFace à la nécessité fatale, tragique de la représentation,  demeure  un travail de résistance. L'image se transgresse, passe par la bande.  Dans ses films les plus radicaux ("Son nom Venise" et  "Le Camion") ne reste qu’une sonate  creuse  et le  crime perpétré contre la représentation.   Car il s'agit bien d'un crime. Mais à qui ce crime profite-t-il ? Apparemment à personne puisque nul n'a su l'exploiter, repartir de là où Duras l'a prématurément laissé. 
 
Duras 3.jpgAucun cinéaste n'a rebondi dessus comme Duras elle-même avait navigué sur les images de Resnais au moment où il était encore un cinéaste qui avait quelque chose d'intéressant à dire, à montrer. Bref Duras ne cessa de montrer moins pour voir mieux et d'une certaine façon "moderato cantabile", en "mettant la caméra à l'envers, en filmant ce qui entrait dedans, de la nuit, de l'air, des projecteurs, des routes, des visages" (Préface au Navire Night) jusqu'à ce que tous les ingrédients habituels à la "suture" et à la saturation cinématographiques disparaissent.  D'où ce nécessaire (in)accomplissement. Il s'agit de consumer l'image sans la consommer.  Un tel filmique "dit" qu'il n'y a pas de la réalité, pas plus que son fantasme.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Marguerite Duras, "Le cinéma que je fais  , Écrits et entretiens", Édition établie par François Bovier et Serge Margel, P.OL éditeur, Paris, 2021.

13/10/2021

Natacha Lesueur : morsures pour chienne de vie

lesueur.jpgL’exposition "Comme un chien qui danse" dont le commissaire est le remarquable Christian Bernard ancien directeur du Mamco propose les figures énigmatiques de fées et de mariées, les portraits féminins familiers de Natacha Lesueur. Ils s’exposent aux regards tout en s’y dérobant en une généalogie féminine étrange et ambiguë. L’incongru et l’extravagant sont traités avec sérieux. La dimension ironique reste toujours présente. Elle est d'ailleurs soulignée par le titre de l'exposition emprunté au livre de Virginia Woolf "Une chambre à soi"
 
Lesueur 2.jpgLa Villa Médicis met ainsi à l’honneur - à travers 80 pièces historiques et inédites - le travail, sur près de 30 ans, de l’artiste et ancienne pensionnaire de ce lieu en  2002-2003. Le corps, son apparence, ses apparats créent une relation intime entre la chair et son intériorité. Les images sont construites comme des tableaux, là où le corps est soumis autant à la contrainte, la mise en scène et au masque.
 
Lesueur 3.jpgPremières pièces historiques (1993–1998), travaux consacrés à l’actrice brésilienne Carmen Miranda, figure légendaire du cinéma hollywoodien et la récente série des fées-mariées ("Les humeurs des fées", 2020-21), proposent des femmes souvent inquiétantes, toujours ambiguës à travers des marqueurs identitaires - coiffures empesées, chevelures accessoirisées, maquillage et postiches, vêtements, etc.  symboles  de la féminité. La créatrice y explore de manière critiques divers rôles normatifs attribués aux femmes : mariée, mère, princesse, actrice, danseuse, etc..
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Natacha Lesueur,  "Comme un chien qui danse", Villa Médicis, Rome, du 13 octobre 2021 au 9 janvier 2022. Catalogue de l'exposition : "éditions Walden n".
 
 

12/10/2021

Delphine Renault : halos pas forcéments sentimentaux

Ren 2.jpgDelphine Renault, "Le wanderer, le repère et l'horizon", Texte de Karine Tissot, édition trilingue, Les Presses du Réel, septembre 2021, 96 pages, 20.00 €. Joy de Rouvre, Genève.
 
L'historienne de l'art, Karine Tissot présente la première monographie de l'artiste franco-suisse Delphine Renault qui vit et travaille entre Paris et Genève. Dans toutes sortes de combinaisons formelles et conceptuelles elle cherche à questionner le paysage - agreste ou urbain -, son authenticité, sa fonction, son usage, son histoire ou sa construction.
 
Ren.jpgDelphine Renault emmène le visiteur dans une découverte propice à l'imaginaire et à la réflexion. L'exposition de ses interventions ne dure que quelques jours, semaines ou mois qui suffisent à l'artiste pour capter le potentiel d'un lieu et le lot de questions qu'il peut soulever sur différents plans ; artistique bien sûr mais aussi social, culturel, géographique, touristique.
 
Ren 3.jpgL’objet esthé­tique est arra­ché à sa fonc­tion pas­sive. Il devient embrayeur de plai­sir et de médi­ta­tion. Tout ici est neuf. L’appréhension du pay­sage, s’ouvre une véri­table fer­men­ta­tion de l’art et de sa pra­tique en une forme d’expérimentation dans un régime aussi conceptuel  “action­niste” et “situa­tion­niste”.  L'artiste ajoute un irre­pré­sen­table du pay­sage et du territoire par les intru­sions et ouver­tures qu’elle propose.
 
Jean-Paul Gavard-Perret