gruyeresuisse

24/08/2020

Frédéric Pajak : révision générale

Pajak 3.jpgFrédéric Pajak, "Dessins", Galerie Ligne Treize, Carouge, du 29 aout au 19 septembre 2020.

Le franco-suisse Frédéric Pajak a publié une vingtaine d’ouvrages, souvent écrits et dessinés. Citons "Le Chagrin d’amour, Humour - une biographie de James Joyce", "Nietzsche et son père", "Mélancolie", "J’entends des voix, "L’Immense Solitude" "Autoportrait". Il est aussi éditeur des "Cahiers dessinés". Son oeuvre majeure car elle traverse le temps reste son "Manifeste Incertain", dont l'auteur présente à Carouge le 9ème et dernier (publié une nouvelle fois chez Noir sur Blanc) : "L'horizon des évènements - souvenirs". Il y vide  les armoires du passé afin de le réinterpréter dans son jeu de reprise.

Pajak 2.pngDans ce corpus général l'auteur dessinateur aura bien brassé l'histoire du monde, ces moments de lumière comme d'horreur à travers Walter Benjamin "rêveur abîmé dans le paysage", André Breton "Avec Nadja,", Walter Benjamin sous le ciel de Paris" puis à l'heure de sa mort, Ezra Pound "mis en cage", "La liberté obligatoire." de Gobineau "l’irrécupérable", une biographie de van Gogh et ses blessures comme celle d'Emily Dickinson,et Marina Tsvetaieva; une Cartographie du souvenir de Suisse et Chine, et des évocations de Pessoa,Paul Léautaud, Ernest Renan sans oublier celle de sa propre vie et du l'histoire du monde. Existe là des remontrances à ne pas négliger.

 

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Frédérik Pajak a donc inventé un genre particulier (proche de Pierre Le Tan mais de manière plus fractale) dans lequel l'écriture et le dessin sont au service d'une "critique littéraire" (mais bien plus) hors de ses gonds. Le lecteur/regardeur se doit de réinterpréter oeuvres et l'Histoire et même les photos d'archives par leur transformation graphique. Surgit à l’envers de la surface encaustiquée de la littérature et des clichés une écume corrosive par  celui qui reste bien plus qu'un gredin mal ficelé. Il  force de creuser le trou du sens il le tire hors de sa tanière. Et si la vie fait parfois un déluge l'auteur-artiste y met de l'émoi hors de toute tombe. "Sésame ouvre-moi" est son maître mot et soudain images et textes flûtent par le trou de la serrure.

Jean-Paul Gavard-Perret

23/08/2020

Sur les quais : Barbara Polla et Julien Serve presque au dessus de tout soupçon.

Serve 2.jpg"Pendant des années, j'ai rôdé autour des chantiers, espérant reconnaître le grutier parmi les hommes qui sortaient, le soir…" : telle est la dérive d'une femme bien sous tous rapports et qui devient - le temps d'un livre de presqu'aveux et de l'exposition qu'il induit - fille d'un port.

Polla.jpgElle n'a rien de border-line même si son inconséquent (?) compagnon d'exposition dit ce que les mots "imagent". Qu'on se rassure rien d'obscène pour autant même si flotte un certain parfum d'éros. Certes l'auteure n'aime les grutiers que pour leur fidélité supposée du même que pour leur "Solitude et hauteur combinées." Et le lecteur lui en donne acte.

Serve.jpgMais Serve pousse le bouchon un peu plus loin rappelant qu'une grue possède certe une belle verticalité mais tout autant une horizontalité souveraine. Dès lors les images d'alliance du galopin joue un rôle plus explicite en ce que le texte induit. Mais tout est astucieux ici comme si souffler n'était pas jouer. C'est ce qui fait le charme et la séduction de cet exercice (à quatre mains) d'ambiguité.

Jean-Paul Gavard-Perret

Barbara Polla et Julien Serve, "Moi la grue", festival Les Eauditives, Toulon 27-30 aout 2020.

Hala Ezzedine à Chêne Bourg

Kazma.pngHala Ezzedine est une artiste libanaise. Aînée d’une famille de neuf enfants dans les montagnes libanaises, elle dessine, peint puis enseigne l'art aux enfants réfugiés syriens dans son village. Pendant des années, elle fait le trajet de ce lieu jusqu'à à Beyrouth (3 heures de bus par trajet), pour y aller peindre encouragée par Saleh Barakat grand défenseur des jeunes artistes. Il lui permet de présenter sa première exposition. Elle a depuis elle a reçu plusieurs prix dans son pays.

Hala.pngLui est proposée une résidence à Genève chez Analix Forever, la galerie de Barbara Polla qui privilégie les collaborations avec de nombreux acteurs du monde de l’art. Partagée entre son amour pour une ville qui lui a tout donné et le besoin de se protéger, Hala Ezzeddine va quitter pour la première fois les frontières de la mort : "Ce n’est pas tant la peur de mourir qui me pousse à partir, mais la peur de m’assombrir encore plus. J’aime Beyrouth, et lorsque, le lendemain de l’explosion, je suis montée visiter mes parents, il me tardait d’être à nouveau au cœur de ma ville qui saignait ; impossible de faire taire ce qui hurlait en moi, comme s’il me fallait souffrir avec les souffrances des autres. Mais en même temps, tout ce que j’avais vécu remontait à la surface. » ecrit-elle.

Hala 2.pngL’Ambassade Suisse à Beyrouth lui a permis d'obtenir un visa. Elle est recommandée par son ami Rahman Katamani. "L'atelier AMI" à Chêne Bourg, lié à la galerie Analix Forever,  lui ouvre ses portes. Parmi les dessins, réalisés à la mine de plomb qu'elle a ramené du Liban, a des portraits de ses élèves. Ils parlent de l'innocence et l'enfance et de la violence qui l'entoure. Il s'agit de regagner du terrain, là où la cruauté et l'indigence politique ont tout détruit et où le poids du réel est trop important. Le dessin tente de s'introduitre dans les brèches de la catastrophe. Avec l’espoir "ultramince" - dit la créatrice - de donner, comme tous les artistes de l'exposition, une issue au marasme via des récits de hantise pour offrir un accent plus fort à la volonté de témoigner.

Jean-Paul Gavard-Perret

Hala Ezzedine, Atelier AMI, galerie Analix Forever, Chêne Bourg, en résidence jusqu'au 2 octobre 2020.

 

 

 

 

Hala Ezzedine, "Women at Work", Atelier et galerie AMI, Chêne Bourg, septembre 2020.