gruyeresuisse

08/08/2021

Kiripi Katembo  et les miroirs de l'Afrique 

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Né en 1979 à Goma en République Démocratique du Congo, Kiripi Katembo est décédé de la malaria en  2015 à Kinshasa sa capitale où il vivait et travaillait. Après avoir rêvé de devenir pilote de ligne, finalement il rejoint l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa. D’abord attiré par la peinture, il se tourne vers la photographie et la vidéo à 27 ans. Il appartenait à la génération montante des photographes d'Afrique.En parallèle de sa carrière photographique il n’a jamais abandonné ce qu'il nommait le "cinéma". Par ses vidéos il enchaîna les projets expérimentaux :  documentaires ou  fictions. C'est d'ailleurs sa série "Un regard" (2009) qui le fit connaître.
 
Katembo 2.jpgKiripi Katembo restera comme photographe du monde urbain et plus particulièrement des grouillements de Kinshasa et ses 9 millions d’habitants. Néanmoins les autochtones refusaient pour de multiples raisons de se laisser photographier. Il trouve alors un subterfuge : il les saisit à travers les flaques d’eau comme miroirs. Les humains et l'architecture s'y découpent. Mais pour brouiller encore plus les pistes il expose ses photos à l'envers. "Si l’on prend l’image dans le sens normal, c’est le chaos. Dès qu’on la retourne, tout devient plus positif, plus beau » affirmait-il. D'où l'aspect étrange que prennent les perspectives tirées pourtant des couleurs chatoyantes de cette réalité urbaine. L'artiste présentait ses clichés là où ils avaient été pris afin de créer des discussions avec la population.
 
Katembo 3.jpgDès la fin des années 00 il est reconnu de manière internationale. Invité à exposer à l’étranger, ses deux dernières séries montrent un élargissement géographique de son regard.  "Mutations" permet de découvrir Brazzaville et Ostende vues des buildings. Avec "Transmissions" il crée un mixage entre les rituels de scarification qui disparaissent en Afrique alors que la mode des tatouages et piercings envahit l'Occident. Les critiques retiennent sa vision brutale d'un réel qui par effet de miroir semble en suspension. 
L'artiste rêvait de faire quelque chose pour son continental afin qu'il avance. La disparition de ce fédérateur  - à l’origine du collectif photo et vidéo Yebela - a donc entravé une marche ponctuée d'oeuvres dont des titres eux-mêmes disent tout sur le continent : "Subir", "Errer", "Tenir" et surtout "naître"'. Enfin. Pour grandir et être à l'égal des autres parties du monde.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

07/08/2021

La musique de chambre de Leny Stora

Amour.JPGLes photographies de la série "Amour" échappent au psychologique puisque le visage est toujours effacé d'une manière ou d'une autre. C'est pourquoi le désir ou le plaisir ne passe que par les relevés indiciaires des fragments du corps nu . Cela laisse une part d'interprétation au voyeur, à la mateuse. Sur de telles  nudités la lumière fait son effet : une (claire) pour les femmes, une (sombre) pour les hommes . Dans les deux cas émane un instinct vital et une "furor" placide. Pas d'excès, juste des jeux d'approches, de séductions avec des échos de sourde volupté. 
 
La contempler devient une manière de progresser vers le mystère. D'autant que les mouvements  marmoréens peuvent annoncer des bourrasques. Le corps soudain désire la photographie comme l'homme désire la femme et réciproquement. Mais qui va décider de la scène sinon le regard de la photographe ? Devant lui, elle ou les deux, elle doit tenir, aller, venir et trouver l’angle juste.   Peu importe ce qui échappe ou déborde. Il s'agit de saisir l'instant précis où la nudité "parle".
 
Amour 2.JPGNul besoin de décor.  Les images mentales en découlent plus facilement. Et qu'importe si c’est une vue de l’esprit.  A  nous les bottes de sept lieues. Elles retentissent dans la mémoire pour nous rappeler que la vie peut se rêver. Mais  si la photographie fait jouir ce n'est pas en tant qu'image pornographique ou comme embrayeuse de gestes vicaires. Tout joue sur un autre plan. Ni plus haut ni plus bas mais d'ailleurs. Entre le vide et le plein, la présence et l'absence. En pulsion de vie contre l'abîme du néant.  L'érotisme n’a rien ici des plaisanteries des gravures japonaises. Leny Stora va à l'extrême du soupir, en un lieu où l’image, tel un fantôme, ramène aux ombres et rayonne de leur hors-champs. Bref la nudité sidère entre la défection et le manque, l'émergence et l'engloutissement. Appelons cela la musique de chambre.
 
Jean-Paul Gavard-Perret.
 
Voir le site de l'artiste.

Jacques Cauda : Greco et la vie à mort.

Cauda.jpgUne nouvelle fois Cauda ramène à l'irruption du corps dans un des assemblages dont il a le secret. Ici par l'intermédiaire de la peinture et du cinéma, du pinceau et de la caméra. Entre Greco et Cézanne défile une scène expérimentale de ceux qui de près ou de loin ont abordé le sourire qui verticalement mord.
 
 
 
Cauda 3.jpgGriffith, Ridley Scott, Chéreau, Sutter, Bunuel, Dali, Aragon, Bataille, Sade, Cézanne, Hitchcock, Derrida, Céline, Claude Lorrain et bien d'autres deviennent les héritiers du Greco et les vecteurs pour proposer une équivalence entre l'écriture et le monde visible. Tous deux sont les vêtements d'un Christ qui ne se serait pas arrêté à Eboli pour ceux qui désignent de manière métaphorique ou non la présence insubmersible d'un point de capiton capiteux. Il est le signe aveugle assigné à la création des hommes une fois qu'un dieu inventé par eux ait achevé celui du monde.
 
Cauda3.jpgL'ecce homo de Cauda passe donc par des "paysages" souvent cachés mais qu'il ne faut jamais renoncer à voir en dépit de l'aporie de certaines descriptions frileuses. Cauda ne manque pas de toupet pour désigner le plus secret d'entre eux. Preuve que la métaphysique oblige à des coulées et des chemins parfois aqueux où le "bigger splash" de Hockney prend tout son sens. Et nous voici à l'image de Cauda "ensevelis au ciel" et pris entre le haut et le bas au milieu des images auxquelles Greco donna l'inondation générique et la puissance générale. Là aussi où la transsubstantiation ou la renaissance fit de cadavres verts des amoureux transis. La peinture du Grec en devint l'emblème.
 
Cauda4.jpgIl est donc l'olympique olympien. Son oeil et son geste créateur formèrent la pensée en mouvement et en lucidité. Tous les grands créateurs l'ont compris. Nietzsche lui-même estima que dans ce qu'on nomme nuit luit le soleil.  
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Jacques Cauda, "Camera Greco", Marest Editeur, en librairie le 23 septembre 2021, Paris, 104 p..