gruyeresuisse

01/12/2020

Marion Tampon-Lajarriette : un regard d'astronome dans l'ici-même

Tampon.jpgDans ses photographies, Marion Tampon-Lajarriette préfère les éléments qui cherchent - comme disait Duras - « quoi faire de la solitude ». Evitant tout effets faciles et par fragments de narration ou par panoramiques paysagers la Genevoise d'adoption enjambe le réel comme Don Quichotte enjambait les moulins à vent.

Tampon 2.jpgElle aime ce qui échappe. Elle s'en veut captive et captivée. C’est pourquoi elle touche non avec des images émouvantes mais avec des rapports d’images simples. Sortant de la fétichisation elle passe d’images vivantes à des images mortes. Mais l'inverse est vrai aussi. Le tout en une sorte de symphonie visuelle.

Tampon 3.jpgChaque fragment raconte une ou sa propre histoire. Dans diverses éclosions bleutées qui deviennent parfois la couleur d'une vie paradoxale. Existe par exemple une main luciole  sous espace indigo. La lumière est absorbée mais donne naissance à de nouvelles présences stellaires ou mystérieuses. L'ultra bleu prend valeur d'infrarouge en quelque sorte.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marion Tampon-Lajarriette, "Echos", Edizioni Casagrande, 331 pages, textes Cristóbal Barria, Mark Lewis, Beau Rhee, Lucille Ulrich, Valeria Venditti, 2020.

30/11/2020

Gregor Sailer : rideaux !

Sailer.pngGregor Sailer, "The Potemkine Village", co-édition avec Espacio/Jhannia Castro & les Éditions Centre de la Photographie Genève, 2020.


Depuis surtout le début de nouveau millénaire la mode des méga-publicités fait florès dans les grandes villes du monde. Des bouteilles de Coca-Cola dépassant les 10 mètres de hauteur ont travesti le palais des Doges à Venise ou le palais de justice de Paris en réfection. Si bien que de tels lieux disparaissent : le rôle de l’espace public est de servir de support à la propagande consumériste.  Pour éviter cette vulgarité, certains chantiers de rénovation préfèrent cacher les bâtiments avec des bâches qui représentent photographiquement leurs façades obturées, comme par exemple, avec le ministère de la Marine, place de la Concorde à Paris, ou avec le Stadtschloss à Berlin. Cet art de la façade se base sur un angle de vue forcément frontal et propose néanmoins un nouvel effet de principe du trompe l’œil.

gregor.pngCette approche a pris le nom de "Potemkin Village". Il est issue d' une imposture : celle des villages suggérés par de fausses façades cachant la misère aux yeux de la tzarine,Catherine II, lors de son voyage à travers les nouvelles contrées occupées en Crimée en 1787. Cette rhétorique ne date donc pas d'hier. Ce mensonge a longuement circulé pour disréditer Grigori Aleksandrovitch Potemkine, commandant en chef de l'armée russse. Mais ce qui fut une "belle" (sic) falsification de l’histoire de la fin du 18ème siècle devient désormais le prétexte à des "vérités" d'aujourd'ui.

gregor 2.pngGregor Sailer les a trouvées non seulement dans les parades entoilées de la publicité ou les copies à l'identique des documents voilés mais aussi dans la Russie d’aujourd’hui en des villes dont des avenues entières ne sont faites que de grandes bâches. Elles font croire à l’existence d’énormes complexes de bureaux, comme au pied de l’Ural, à Ufa, installées à l’occasion du sommet des BRICS et de la Shanghai Cooperation Organisation en 2015. Elles imitent des datchas, comme c’était aussi le cas à Suzdal en 2013, à l’occasion d’une visite du Président Vladimir Poutine. Preuve que Vérité en deça est toujours erreur au delà.

Jean-Paul Gavard-Perret

29/11/2020

Les lumières du désir de Marie Odile Lambert-Gertenbach

Gerten.jpg"Pas à pas nulle part" : cette formule de Beckett pourrait sembler coller aux peintures de Marie Odile Lambert-Gertenbach. En effet le monde paraît se dissoudre par la puissance d'une telle coloriste. Néanmoins ce mot n'est pas le "bon". Car de fait les couleurs structurent l'émotion au moment où "l'abstraction" propose une nouvelle donne.

Gerten 2.jpgPas de préliminaires à de telles entrées en matière et en lumière. Sinon les préludes apportés par tout le back-ground de la créatrice. Mais pour chaque toile rien n'est donné à priori : l'artiste avance dans la peinture pour savoir ce qu'elle donne. Tout est attente là où la disparition fait la place à une question majeure : la lumière a-t-elle une forme ? Marie Odile Lambert-Gertenbach cherche à y répondre à travers ces expérimentations. Surgissent les moirures de mémoire. Elles plongent dans l'inconscient au moment où jusqu'à l'art de la célébration de l'éros passe par les couleurs et où l'abstraction se dégage d'une simple "cosa mentale".

Gerten 3.jpgAux dessins de troncs phalliques  répond dans la peinture d'une telle plasticienne un plaisir céleste, féminin. De telles audaces pénètrent jusque dans les soubassements de l’image en une praxis qui s’accompagne d’une réflexion philosophique sur la finalité dont un tel art se fait le creuset. Existe en conséquence dans de tels projets une tension entre une pensée de la structure et de l’image, de son espace et la pensée métaphysique. Entre aussi une sensualité pure, phénoménologique, et un devenir de nature entéléchique. Méditation et création agissent de concert, avec une concertation aussi réfléchie qu'instinctive. Ce travail reste un voyage, un trajet. Il ne se parcourt qu’en vertu des chemins et trajectoires intérieurs qui le composent et en constituent le "paysage"

Jean-Paul Gavard-Perret