gruyeresuisse

11/03/2022

Haut  commencement : la répétition

Ordioni.jpgLa jouissance la plus forte est à la fois celle de l'idiot et de qui ne cesse d'écrire. Les deux peuvent faire un : ce n'est pas incompatible puisqu'ils  sont victimes d'effet tardif,  de rejet ou de surgeon de charité. Grâce à elle, la  misère (sexuelle ou existentielle) trouve quelque chose qui peut la transcender. Dans les deux cas c'est l'Autre qui compte. Cela  implique qu'il doit être appris et non mis à prix puisque son coût ne s'évalue non comme valeur d'échange  mais d'usage. Il faut toutefois  y mettre le prix bien que ce soit difficile  puisque - et vous l'avez compris - il s'agit moins de l'acquérir que d'en jouir.  Il est étrange que ceci n'ait jamais été mis en relief. Or le sens du savoir est tout entier là et vaut bien plus que celui du devoir. Mais la difficulté de cet exercice tient à sa répétition. Elle est à poser comme première. Même si l'autre à priori n'en sait pas grand chose voire ne demande rien. Il peut même nous haïr (s'il hait il est) mais il est possible qu'il nous aime (ce n'est pas exclus surtout en y  mettant la gomme). Vous voyez j'ai un peu réfléchi à tout ça. Momentanément, bien sûr - mais ça peut suffire pour un tel raisonnement du moins à ce qu'il me semble. Au besoin nous reprendrons tout ça puisque l'homme se réduit à une crasse ignorance. Certes il  n'est pas responsable. Du moins si l'on croit Aristote et Saint Thomas. Car si je me souviens bien c'est lui qui a réussi  à réintroduire ce bémol dans une tradition dont il n'y a plus qu'à tirer les ficelles pour que ça marche encore.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Photo de Claire et Philippe Ordioni

Peter Wüthrich, posologie et maladie d'amour

Wuu.jpgPeter Wüthrich, "La pharmacie de Platon", Kunsthalle Marcel Duchamp | The Forestay Museum of Art (KMD), Cully, du 19 mars au 19 juillet 2022.
 
 
Wutt Bon.jpgL'exposition permet de redécouvrir deux œuvres de Peter Wüthrich dont une majeure : la "Pharmacie littéraire" composée de dix-huit flacons dont les étiquettes correspondent à des titres littéraires variés. Lui fait écho ici "Amor de Platon" composé de deux livres miniatures entrelacés. Preuve qu'une écriture ne se limite pas à transmettre un message :  l'art prend pour rôle de matérialiser ce qui est partagé.
 
Wutt 2.jpgCes deux oeuvres font à la fois référence au philosophe Jacques Derrida, fondateur de la philosophie de la déconstruction et à la "Pharmacie" de Marcel Duchamp qui fut son premier "readymade".  Peter Wüthrich, dans l'esprit de ces deux maîtres et références, montre comment en mariant l'art à la littérature, ils sont porteurs d'effet curatif spirituel voir affectif puisque ce dernier est aussi ici assoicié  à la théorie philosophique de l’Eros de via Platon et les deux livres en amour.
 
L'artiste prouve et illustre une nouvelle fois qu'une des fonctions de l'art (comme de la littérature) est la matérialisation de quelque chose d’immatériel, la visualisation d’un état intermédiaire.  La création  concerne la médiation entre l’expéditeur (artiste ou philosophe) et le destinataire du message, et entre le message intelligible, l’idée immatérielle et le système visuel qui les scénarisent. Et la démonstration est plus que conséquente.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

10/03/2022

Poutine et nuques reines

Divoy.jpgLa vérité c'est ce qui ne peut pas se dire.  Sauf à la condition de ne pas la pousser jusqu'au bout, bref - et pour le mieux _ juste la mi-dire. Car la jouissance de la transparence connaît une limite. Ne peut se livrer qu'un semblant, une caresse. De la vérité ne s'offre la trace qu'habillée d'un imaginaire. C'est pourquoi chez les écrivains il ne faut jamais chercher la marque des tréfonds dans leurs journaux intimes, autobiographies et autres autofictions. La vérité réclame la parure du conte et qu'on ne nous emmerde pas avec les histoires d'objectivité. Tout affinité tient à l'enveloppe. C'est là son seul "envoi". Ce qui peut nous venir à dire d'une vérité se distingue de la Vérité. Cette dernière ne peut s'inscrire que dans l'impasse de la formalisation du comment dire porteur d'un comment ne pas dire.  Si bien que l'âme à tiers de l'énonçable s'énonce a contrario. Pour éviter l'apocalypse non d'un ça ne veut rien dire mais d'un ça en dit toujours trop. En ce sens tout travail du texte est palpitant. L'écrivain est aussi apiculteur que chasseur cueilleur auquel résistent les souterrains et impasses qu'il ne cesse d'explorer.  De son butin et butinage ne sort  que l'opaque. Atteindre une vérité intensive n'est qu'incongruité notable. Il se garde bien d'aller jusqu'à l'aveu. Ce serait le pire chaos dans l'histoire du désir et ferait de tout écrivain un Poutine envahisseur de nuques reines.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Collage de Michèle Divoy