gruyeresuisse

19/04/2018

Isabelle Huppert : la vie et l'envers

Huppert 2.pngIsabelle Huppert n’a cessé de se « frotter » à des rôles importants capables de générer des sortes d’utopie de la vision (dans « La pianiste » par exemple) comme à un réel le plus violent qui soit (« Violette Nozière»). Avec sans doute la nécessité de l’échange entre l’art et la vie de l’artiste. Existe chez la créatrice une façon de reconstruire le réel, le défaire ou de le mettre à nu en des opérations dont le caractère expérimental reste un enjeu important même si l’actrice et comédienne a parfois sacrifié à des rôles secondaires.

L’histoire (grande ou petite ) fait partie intégrante d’une filmographie dont l’essai de Muriel Joudet permet (entre autres) de donner une dimension tout en suggérant les diverses traumatismes mais aussi satisfactions qui la sous-tendent. Tout se passe comme si l’actrice par ses choix retournait l’expérience du manque et de la mort par la présence de "spectralités" qu’elle incarne dégagées de toute boursouflure au nom d’une « froideur » qu’on lui a parfois reproché.

Huppert.jpgUne telle expérience artistique n’est pas ostentatoire mais intérieure. Le monde est re-figuré grâce au dénuement de « partitions » où jouent l’ombre et la lumière là où les couleurs (diaphanes) du corps même de l’actrice procurent et provoquent une sidération. En se mettant à la disposition de réalisateurs très différents - Isabelle Huppert est capable comme peu d’actrices d’incarner des obsessions, des hantises, des entraves.

Elle incarne les traumas d’une époque mais aussi les répare en acceptant des prestations parfois violentes, voire répulsives ou « scandaleusement » attirantes. Un tel travail permet de revenir à l'essentiel : à des  images primitives et sourdes - à l’écran comme sur scène. Isabelle Huppert atteint une essence de clarté par le dépouillement majeur là où l'art semble se dérober mais résiste pourtant de manière essentielle. Se produisent une effraction et une violation à travers ce qu’une telle actrice laisse saillir : la lueur d'une vérité innommable au seuil de l'obscur et de la clarté, du dehors et du dedans.

Jean-Paul Gavard-Perret

Muriel Joudet, « Isabelle Huppert – Vivre ne nous regarde pas », Editions Capricci, 2018.

18/04/2018

Animaux joyeux (ou non) de la misère – Antoine D’Agata

D'agata bon.jpg« Contamination » proposent une trentaine de tirages couleur et noir et blanc d’Antoine D’Agata. Elle couvre 20 ans de travail et se complète d’une installation vidéo inspirée de son dernier film Atlas. Les prises semblent parfois esthétisantes mais de fait elles restent la résultante d’une recherche radicale sur la condition humaine des exclus soumis à la prostitution, la violence urbaine et la drogue. L’artiste cherche néanmoins toujours là beauté là où il n’existe apparemment que la perte et le néant qui jaillit ici par la chair elle-même.

 

D'agata 4.jpgCelui qui affirme « Le terme d’artiste ne me convient pas; c’est trop lourd. Je me vois plutôt comme un agent de contamination », met à nu les êtres que Guyotat nomme « les joyeux animaux de la misère » (Gallimard). Tout est grinçant voire scandaleux et blasphématoire. La douleur reste en effet présente. Et le photographe s’immerge totalement dans ce monde pour ressentir au plus près un peu de ce que ses « modèles » vivent au sein de pulsions sexuelles qu’elles doivent assumer.

D'agata2.jpgChaque prise instruit des situations brutales mais de manière aussi prégnante qu’indirecte. D’Agata transforment les scènes de saillies, de prises dans les bordels en des sortes d’hallucination. Au sein de la violence une sorte d’élan lyrique prouvent comment les esprits redeviennent animaux. Et ce n’est pas un hasard si dans cette série, une photographie de chien errant jouxte celles des hommes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Antoine D’Agata, « Contamination », Charbon Art Space, Hong Kong, 2018.

15/04/2018

Annabel Aoun Blanco ou l’image qui revient

Blanco Bon.jpgA travers ses récentes photographies la Genevoise Annabel Aoun Blanco adresse une lettre d’amour qui ne s’écrit pas. L’image qui revient en sortant des linceuls des effacements demeure néanmoins une énigme. Si bien que cette supposée lettre nul ne peut-dire à qui elle est- adressée. Dans les jeux d’apparitions qui viennent se coller sur le néant, les contraires se plaisent et se conjuguent. Ils sont nourris des paysages intérieurs de la créatrice en jonction avec les visages photographiés et dé-visagés. Demeure toujours une approche du passage du silence. La créatrice y semble délibérément seule. D’une ressemblance obscure naît une autre ; c’est une chute qui ne tombe pas.

Blanco bon 2.pngPar effet de variations, les photographies proposent néanmoins l’amour inoubliable du monde et des êtres. Existe une nudité de l’image et de sa "chair du double" dont parle Bernard Noël. Jonctions, déplacements, glissements créent une figurative tournée autant vers l’aube que le crépuscule. Demeure une légèreté adolescente qui ne peut se conquérir qu’au fil des années et une fois que se retire le joug de la “ science ” apprise. Des bruissements sont de l’ordre de l’écharpe, du secret. Reste l’instant répété de l’envol immobile. Ni le lointain, ni l’intime. Mais les deux à la fois.

Jean-Paul Gavard-Perret

Annabel Aoun Blanco, « Reviens », Galerie Elizabeth Couturier, Lyon du 5 avril au 5 mai 2018.